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dimanche 10 février 2013

Taubira : la poésie et l'intelligence pour tous

(le poème de Léon Gontran-Damas in extenso)

Nous les gueux…


nous les peu
nous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres
Nous à qui n’appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens
Nous les gueux
nous les peu
nous les riens
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres
Qu’attendons-nous
les gueux
les peu
les rien
les chiens
les maigres
les nègres
pour jouer aux fous
pisser un coup
tout à l’envi
contre la vie
stupide et bête
qui nous est faite
à nous les gueux
à nous les peu
à nous les rien
à nous les chiens
à nous les maigres
à nous les nègres

Black-label, Paris, Gallimard, 1956.

jeudi 10 mai 2012

La vie après

Le film raconte l'histoire d'une jeune femme qui épouse son amoureux à Pripiets un 26 avril 1986 ; le printemps est chaud et orageux ; une insouciance champêtre illumine les visages. Mais l'amoureux doit quitter la noce : pompier, il est appelé sur un incendie. Anya se réveille seule le lendemain. Le soleil illumine sa chambre mais, dans sa cage, son canari est mort. Le téléphone s'obstine dans un mutisme exaspérant. Elle hésite entre la colère et l'inquiétude. Se rend à l'hôpital, pâle. Une infirmière sèche consulte ses papiers et lui dit qu'elle ne reverra jamais son amoureux : il a été grièvement brûlé et va être transféré à Moscou ; il est si radioactif, Piotr, qu'il est devenu un réacteur à lui seul. Suivent l'évacuation de la ville "la plus moderne d'Ukraine", le quotidien ailleurs, le retour impossible et l'exil tout aussi inacceptable.

Une catastrophe nucléaire, ce n'est pas un accident technologique. C'est la destruction de l'amour. La destruction de l'avenir. La destruction de l'espoir. La condamnation à l'errance sur une terre devenue maudite et à laquelle malgré tout on est attaché, parce qu'en dépit de son nom, Tchernobyl ("l'Absinthe", breuvage de l'oubli) est celle qu'on ne peut oublier.



"La Terre Outragée" n'est pas un film militant, et ce n'est pas pour des raisons militantes que je conseille d'y aller. Je ne m'empêcherai pas toutefois de rappeler que Lyon, par exemple, est à une vingtaine de kilomètres seulement de la centrale de Bugey, dont les réacteurs ont dépassé les trente ans pour lesquels ils ont été conçus. Dit ainsi cela n'a l'air de rien. D'où l'intérêt du film.

vendredi 9 mars 2012

Contrepoint, vu d'Alep - Domestiquer l'inquiétude

8 mars, vers 23h, je reçois via Facebook des nouvelles de Syrie. Non pas de Homs (toujours coupée des communications) mais d'Alep.
Hassan est un "réfugié" palestinien, qui est né et qui a grandi dans un camp d'Alep. C'est un jeune homme séduisant et très pieux, qui a fait des études de physiques, rêvait de poursuivre un master à l'étranger mais n'a pas trouvé de bourse, et a été embauché comme enseignant dans une école de l'UNRWA, l'agence de l'ONU en charge des réfugiés palestiniens au Proche-Orient. C'est un bon boulot : l'UNRWA paie bien, et le niveau de ses écoles est bien meilleur que celui des écoles du gouvernement syrien. C'est aussi un boulot qui le met relativement à l'abri des aléas économiques actuels. Les travailleurs indépendants, artisans, commerçants, sont très durement touchés par le conflit, et chaque jour la situation devient moins tolérable, l'inquiétude plus lourde.
Si les réfugiés palestiniens ne s'ingèrent pas dans la politique syrienne, selon ses propos, ils en subissent les contrecoups. Et il n'est pas besoin de participer aux manifestations pour se faire son opinion sur la situation. Pour Hassan, si les villes syriennes se soulèvent, c'est que l'injustice et les inégalités entre groupes confessionnels et classes sociales y avaient atteint un degré insupportable. Il ne croit pas à la thèse des groupes organisés, mais concède que ceux ci prennent forme désormais.
Au niveau sécuritaire, le quotidien à Alep est à peu près normal hormis quelques "escarmouches", et des attentats sanglants le 10 février dernier (que personne ne sait à qui attribuer: ils ont frappé les locaux de la sûreté militaire). Mais on suit de près la situation à Idlib (non loin d'Alep, plus proche de la frontière turque), où l'on craint que la violence des opérations militaires menées à Homs ne se reproduise.
Pour Hassan comme pour Walid, à mille lieues l'un de l'autre tant sur le plan social que politique et confessionnel, il n'y a de perspective de salut qu'à l'étranger. Chacun rêve de partir construire une vie meilleure ailleurs.

12 mars. En entendant les informations à la radio ce soir, je regrettais que mon amie Sofia n'ait pas décidé d'émigrer elle aussi. Son mari avait vécu au Canada, un de ses frères vit aux Etats-Unis, un autre en Grande-Bretagne. Que fait-elle à Homs, dans ce piège où l'on égorge les familles dans leur maison, avant de brûler les corps à l'essence ? Je n'ai pas voulu regarder les vidéos sur internet, de peur de reconnaître dans les cadavres outragés les traits des êtres chers. de projeter mes peurs sans que le flou des pixels puisse apporter de démenti rassurant. Me revenaient comme des flashes ces images terrifiantes montrées par une réfugiée iraquienne que j'avais rencontrée à Damas en 2007 (voir article en anglais), et qui me racontait comment son père avait été enlevé par des milices, et son cadavre calciné jeté sur le trottoir devant la maison quelques semaines plus tard ; elle avait conservé une photo du corps mutilé, déformé, monstrueux, comme preuve de ses souffrances et justification à son exil. Images terrifiantes qui me hantent depuis que j'ai entendu le journal du soir évoquer ce massacre à Homs, dans le quartier de mon amie. Comme si on me disait "Belleville est sous les bombes, toutes les communications sont coupées, et au fait on a retrouvé les corps de dizaines de personnes égorgées et aspergées d'essence - regardez la vidéo comme c'est horrible". Sofia m'est proche comme une soeur. Ces annonces me retournent l'estomac. Il faut écrire pour apprivoiser l'inquiétude, et la douleur de la distance. Espérer : la sortie, la fuite, le refuge. Un village à la campagne, le Liban, l'ailleurs. Construire de mots une demeure protectrice, fût-ce une maigre cabane en bois face à une météorite. Attendre.

Post-scriptum. Pour rassurer mes lecteurs : Sofia va très bien aux dernières nouvelles. Fin avril la ligne téléphonique a été rétablie dans son quartier. Les militaires sécurisent le voisinage, et jouent au foot avec les enfants dans la rue. Lorsqu'ils ont fait irruption chez elle, ils ont été très gentils, parce que les enfants ont brandi des portraits du président (imprimés sur les cahiers d'écoliers...) ; heureusement que ceux qui défonçaient la porte de la cour étaient les militaires loyalistes et pas les rebelles, souffla Sofia. Mais tout va bien, réitère-t-elle. Les enfants vont même à l'école, grâce à Caritas, qui organise des cours alors que les écoles publiques sont fermées. On espère que la situation va se calmer. Sofia a eu un visa pour les Etats-Unis mais dit qu'elle ne partira pas. La Syrie, c'est son pays. Pendant ce temps, son petit frère est parti avec Nokia au Soudan, où la guerre a éclaté ; il se dit qu'il porte malheur, mieux vaudrait pour moi qu'il ne réponde pas à mon invitation de venir visiter la France. Il se dit qu'il pourrait travailler pour l'ONU, vu que partout où ses pas le portent il y a la guerre... 

mercredi 22 février 2012

La Syrie, de loin



Il y a bientôt un an, alors que je m'apprêtais à partir pour découvrir la Tunisie de l'après-révolution, je reçois un appel chez moi. C'est Sofia, ma copine de Homs. Sofia n'appelle jamais, les communications sont très chères depuis la Syrie : c'est moi qui appelle d'habitude. Je l'avais eue au téléphone quelques semaines auparavant, au début du soulèvement de Deraa. Tout allait bien à Homs alors.
Mais ce soir d'avril 2011, Sofia était paniquée : il y a des milices armées qui tirent dans la rue, me dit-elle. J'entendais les coups de feu. Je m'imaginais sa maison, qui ne donne pas sur la rue mais sur une cour : les tireurs devaient être bien proches pour qu'on les entende jusque dans son salon. Je m'imaginais sa rue, très calme, proche du centre ville mais à l'écart de l'agitation. Le quartier de 'Adawiyé est un quartier mixte, composé principalement de chrétiens et de musulmans sunnites, petites classes moyennes, vivant dans des immeubles ou maisons de deux-trois étages. Je n'arrivais pas à placer son récit dans ce paysage urbain paisible : l'irruption, en Suzuki blanches, de miliciens armés de kalachnikov et tirant à tout va. Homs a la réputation d'être une ville "bonne pâte"; ce sont un peu les Belges de la Syrie, on se moque gentiment d'eux, toute blague met en scène des Homsiotes, mais au fond tout le monde leur reconnaît une réputation sympathique.
Le régime par contre avait une réputation sanguinaire bien établie. Les récits des tortures d'enfants à Deraa par la sûreté syrienne correspondaient bien à cette image. Les "moukhabarat", ces informateurs piliers du régime, étaient honnis de tous et même de ceux qui collaborent avec eux. Jugés cupides et sans morale, ils avaient inspiré le personnage du méchant pédophile dans une série télévisée populaire diffusée en 2009 (le feuilleton du ramadan : "Nuages d'été").
Je demandai donc à Sofia : mais qui sont ces miliciens ? des proches du régime ? contre qui se battent-ils ?
"Non, non tu ne comprends pas", me dit-elle. "Ce sont des rebelles, je ne sais pas d'où ils viennent, c'est sûr ils ne sont pas du quartier. Ils doivent être armés par l'étranger, vraiment je ne comprends pas ce qui se passe. La télévision dit n'importe quoi !" Ce soir là Sofia était très agitée, j'ai convenu de la rappeler à mon retour.

Je revins très enthousiaste de Tunisie : un vent de liberté avait soulevé tous les baillons, les gens parlaient, s'interpellaient dans la rue au sujet des nouveaux partis qui poussaient comme des bourgeons printaniers, improvisaient des meetings sur les places publiques, se questionnaient sur ce que signifiait "communisme", "libéralisme" ou "écologie". Le programme politique d'Ennahda semblait plus rassurant, on s'était familiarisé avec les préceptes de l'islam depuis les cours d'éducation religieuse à l'école jusqu'aux concours de mémorisation du Coran à la télé, et surtout la tradition religieuse paraissait un bon rempart contre les influences extérieures. Les analystes qui décrivaient les révolutions arabes comme l' échec de l'islam politique me faisaient bien rire, donc, mais je ne rejoignais pas les grincheux qui disaient que rien n'avait changé. Début mai, je racontai mon voyage en Tunisie à Sofia, émerveillée. Le mot "jasmin" (et mon prénom, donc) étaient censuré sur l'internet syrien. Elle m'expliqua que, bien qu'elle aussi souhaitât des réformes démocratiques en Syrie, la situation était différente de la Tunisie. Les gens, en Syrie, ne voulaient pas le départ de Bashar, la population l'aimait bien, mais simplement, "il y a des gens corrompus autour de lui, le gouverneur de Homs par exemple, lui on veut qu'il parte". Sofia connaissait les limites à ne pas franchir au téléphone, mais savait aussi dire les choses : elle en avait suffisamment appris, comme épouse d'un exilé politique pendant huit ans, à garder la tête haute en dépit des menaces. Je m'étonnais de son discours. Je lui demandai ce qu'elle pensait des manifestations. "Ce sont des gens qui sont payés pour descendre dans la rue. Des bons-à-rien, des voleurs, des bouchers et des vendeurs à la sauvette".
Je comprenais sa position : Chrétienne minoritaire dans un pays très majoritairement sunnite, elle avait des raisons de craindre les conséquences d'un renversement du régime qui, bien que dictatorial, maintenait une relative paix civile pour les Arabes (quant à la situation des Kurdes, on se reportera à mon précédent post sur la question). Un tel changement ne pouvait, selon elle, que profiter aux tenant d'un islam extrémiste qui s'était développé pendant la dernière décennie sous l'influence à la fois des réactions locales contre le régime alaouite, des manoeuvres de ce même régime (qui protège le Hamas et se montre plus ardent à la construction de mosquées que de logements d'habitation), et d'influences étrangères - la Syrie était un lieu de passage entre le Liban et l'Iraq notamment. Le souvenir des centaines de milliers d'Irakiens (près de deux millions en 2007, selon certaines estimations) qui s'étaient réfugiés en Syrie pour échapper à la guerre civile consécutive au renversement du régime de Saddam Hussein avait de quoi refroidir les ardeurs révolutionnaires de beaucoup de Syriens. Ils avaient moins confiance dans leurs compatriotes, voisins d'immeubles ou cousins que les Tunisiens, qui, bien qu'inquiets, n'imaginaient pas s'égorger les uns les autres.
Homs s'installa dans la révolte. Les semaines se suivaient, et le même motif se répétait : les manifestations du vendredi, après la prière. La répression. Les manifestations à l'occasion des funérailles des "martyrs" des manifestations précédentes. On racontait que l'Iran avait envoyé des agents pour soutenir la police syrienne, et enseigner les méthodes de torture destinées à terroriser les manifestants. En face, les opposants montaient sur les toits la nuit pour taper sur des casseroles et crier "Allah Akbar", à l'instar des manifestants iraniens lors du renversement du shah (ou plus récemment, lors du mouvement vert de 2009). Sofia, elle, me disait que ces manifestations n'étaient "rien du tout", que la majorité des gens soutenaient le régime, et que les médias manipulaient les images. Elle était sincèrement troublée par le fait qu'un jour, Al-Jazira ait parlé d'une manifestation avant qu'elle n'ait lieu. L'affaire de la fausse démission de l'ambassadrice de Syrie en France ne faisait que verser de l'huile sur le feu des doutes : en juin, France 24 avait diffusé un communiqué téléphonique d'une femme se présentant comme l'ambassadrice de Syrie, et annonçant sa démission pour protester contre la violence de la répression, à l'image des défections en cascade des dignitaires du régime de Khaddafi, quelques mois plus tôt ; mais l'ambassadrice en titre était intervenue peu après sur une autre chaîne satellitaire pour démentir ces propos et dénoncer une manipulation.
Je ne comprenais plus rien. Sofia ne parlait que de terroristes, niait l'existence de manifestations pacifiques - la télévision ne montrait que des manifestations pacifiques, et ne parlait jamais de groupes armés.
La situation s'est détériorée, continuellement. Un jour j'entendis à la radio que l'armée avait envoyé ses chars à Homs pour mater la contestation. J'essayai d'appeler, les communications ne passaient pas. Je devins familière de la petite musique qui après le message d'accueil sympathique "ahlan bikoum 'ala chabakat Syriatel" (Bienvenue sur le réseau Syriatel...) annonçait que mon correspondant n'était pas joignable. Les lignes fixes non plus ne marchaient pas. Sofia n'utilisait pas Facebook. Enfin j'entendis sa voix. Elle était très joviale, me racontait qu'elle rentrait juste de promenade, qu'elle était à la campagne parce que la situation à Homs était vraiment très mauvaise, mais qu'elle en profitait pour prendre l'air, cela faisait du bien aux enfants. Elle me raconta que son fils aîné Jojo avait remporté le premier prix d'un concours de théâtre, qu'il était très doué. Elle espérait que les problèmes s'arrêtent enfin, pour reprendre une vie normale parce qu'avec un travail intermittent, les choses commençaient à être difficiles financièrement. Heureusement pour sa famille, avec deux frères à l'étranger, ils avaient un certain revenu assuré.
Je comprenais de plus en plus que les lignes de conflit n'étaient pas seulement confessionnelles, mais aussi sociales. Ceux qui descendaient dans la rue, les "vauriens, clochards etc", Sofia les décrivait comme des chômeurs sans éducation, ou comme le sous-prolétariat urbain des petits métiers déconsidérés et impurs (boucher, barbier, éboueur...). Il n'y avait pas qu'une peur confessionnelle chez elle, mais aussi un mépris de classe. Leurs aspirations ne pouvaient être qu'illégitimes, et leurs actions mercenaires : elle m'assurait savoir de source sûre qu'ils étaient payés pour manifester, 500 livres par jour (près de 7 euros), payés par des puissances qui avaient intérêt au renversement du régime, mais qui ne voulaient en rien la démocratie. Sofia s'énervait au téléphone désormais : c'est ça la liberté qu'ils veulent ? Non mais tu te rends compte, ils ont tué mon voisin, ils l'ont tué, en le traitant de sale chrétien. Dans les manifestations ce qu'on entend c'est "Bashar dans la tombe, les Chrétiens au Liban". C'est ça les démocrates ? Et tu sais qui c'est, leur idole ? Le Cheikh 'Ar'our, un vieux fou qui fait des prêches à la télévision en appelant au viol des filles alaouites ! (réfugié en Arabie Saoudite, 'Adnan 'Ar'our est un télécoraniste populaire, qui est aussi devenu un habitué des plateaux des chaînes d'informations, où il appelle au renversement du régime baasiste et à la vengeance contre ses soutiens, "que nous couperons en morceau et jetterons en pitance aux chiens"... ).
Sofia se calma ensuite, me disant que les informations exagéraient beaucoup les problèmes, et m'invita à venir lui rendre visite : en plus, il y a des promotions sur les billets d'avion en ce moment, l'aubaine ! Je répondis, attends, tu viens de me parler de guerre civile et tu me dis de venir ? Elle m'assura que Damas était très sûre, qu'il y avait même des touristes encore. Puis elle reconnut que j'aurais du mal à venir de Damas à Homs, car les routes étaient quasiment impraticables. Elle me raconta la mésaventure qui était arrivée à son cousin trois jours auparavant : il rentrait de Damas à Homs en bus, un barrage de rebelles les arrêta sur la route, les força à descendre un à un, à cracher sur le portrait du président, et à donner de l'argent pour la "révolution". Sofia conclut la conversation en disant "Pourvu que l'armée nous débarrasse de ces gens là".
Une autre fois, je lui demandai si elle n'avait pas peur qu'il se passe à Homs la même chose qu'à Hama, en 1982, lorsque l'armée avait rasé la ville rebelle pour venir à bout des Frères musulman, tuant au passage tous les civils qui n'avaient pas quitté les lieux. Sofia n'avait jamais trop parlé de cet épisode, sinon pour dire que la période avait été compliquée : son père avait été impliqué dans la répression, elle le justifiait en soulignant la violence des attentats qui avaient été perpétrés par les islamistes au début des années 1980. Là encore, la menace semblait justifier les pires procédés. "Ah, si seulement ils pouvaient faire à Homs ce qu'ils ont fait à Hama !" Je lui fis remarquer qu'elle était revenue à Homs, que ce pouvait être dangereux pour elle ? "Non, l'armée nous protège, au contraire: depuis qu'ils ont investi mon quartier, les enfants peuvent jouer dehors. Ils viennent fouiller les maisons, mais c'est normal, c'est pour voir si les gens ne cachent pas des armes... l'autre jour, ils ont trouvé des terroristes cachés chez une de mes voisines ! Et puis ce sont les soldats qui escortent les enfants à l'école le matin". L'école reprenait, de façon intermittente. Ouverte quelques semaines, puis fermée. Le travail de Sofia et de son mari aussi était intermittent. Quand ils le pouvaient, ils allaient à la campagne, mais ils ne pouvaient pas partir trop longtemps, ils avaient peur pour leur maison, et se loger ailleurs coûtait cher. Son père et sa mère étaient allés à Marmarita, un village chrétien proche du Krak des Chevaliers ; son père avait reçu des menaces à Homs, et sa mère était fatiguée des contraintes du quotidien dans une ville où l'électricité était fréquemment coupée.
Avec l'hiver la situation se dégrada encore. Les manifestations que l'on voyait à la télé n'étaient qu'un épiphénomène dans la bouche de Sofia. Ce qu'elle vivait, c'était le changement de climat dans le quartier, où désormais l'épicier refusait de servir les femmes non voilées ; les menaces proférées contre les chrétiens et les alaouites ; les tirs ; les enlèvements. Des gens disparaissaient: des personnalités, mais aussi des enfants, des citoyens lambdas. Des enlèvements politiques et des enlèvements crapuleux, pour l'argent. Elle me parlait avec un calme résigné, citant précisément les cas d'enlèvements dans le quartier. L'un avait eu lieu devant l'école, la semaine précédente. Je ne comprenais pas pourquoi tout cela avait lieu à Homs, ville multiconfessionnelle, faite de quartiers ségrégés et de quartiers mélangés, de longues cohabitations. Ville de passage, troisième ville du pays mais toujours un peu négligée dans la représentation nationale où dominent Damas et Alep. Proche du Liban, c'est peut être une explication aussi : la frontière est bien poreuse, elle est le lieu de tous les trafics.
Les rebelles étaient de plus en plus armés, d'armes lourdes. De véritables bombardements avaient lieu à Homs en janvier, lorsque le journaliste Gilles Jacquier a été tué. Sofia ne sortait que le matin : on pouvait faire ses courses entre 8h et midi, Sofia travaillait en demi journée du coup, et restait l'après-midi chez elle. En février, elle était injoignable. "Ahlan bikoum 'ala chabakat Syriatel...." Inquiète, je finis par obtenir des nouvelles de son frère sur Facebook. Il était à Damas, la communication passait.
Walid était le petit benjamin de la famille. Futé comme un renard, il aurait fait un très bon journaliste. Un stage dans un journal local l'avait échaudé: il avait débusqué un scoop sur une affaire de corruption locale, on lui a vite fait comprendre qu'il lui faudrait plutôt s'intéresser aux oeuvres charitables de la charmante Première Dame.
Sur sa page Facebook, Walid affiche ouvertement son soutien au régime. Au téléphone, il m'explique que la situation est plus compliquée, chacun ment, chacun commet des exactions. Homs est devenue invivable, on tire de tous les côtés. Obus et snipers. Séparés par trois rues, la maison de Sofia et l'appartement de ses parents se trouvent dans des quartiers contrôlés par des camps opposés : les rebelles à Bab Sabah, où habitent les parents ; l'armée à 'Adawiyé, où habite Sofia. Il est devenu presque impossible d'aller de l'un à l'autre. Les parents ne veulent pas quitter leur maison ; un membre du groupe des rebelles a reconnu dans la mère de Sofia son institutrice d'école primaire, et a dit qu'il ne ferait pas exploser son immeuble. Walid ne leur fait pas confiance, d'ailleurs, ajoute-t-il, ils arment même les enfants : on voit des gamins de 15 ans avec des fusils automatiques, c'est totalement dément !
Walid a réussi à se faufiler hors de la ville en négociant à la fois avec l'armée et avec les rebelles. A Damas, tout va bien : lorsque je l'appelai, il s'apprêtait à sortir en boîte avec ses amis. Damas n'est pas vraiment entrée dans la contestation, dit-il, la manifestation de dimanche dernier (qui a fait la une de certains journaux) c'était, selon Walid, du pipeau, "ça a duré à peine une heure". Il m'explique ensuite que la situation est d'autant plus instable que les rebelles ne sont pas d'accord entre eux. Le Conseil National Syrien, qui mène les négociations sur le plan international pour obtenir des soutiens étrangers contre le régime d'Assad, est une association hétérogène de laïcs exilés de longue date (comme Burhan Ghalioun, qui préside le Conseil, et Basma Kodmani (dont la soeur a la quasi exclusivité de la couverture du conflit syrien pour Libé, ce qui permet de contextualiser les angles choisis dans ce journal - tous deux universitaires engagés pour les droits humains et la réforme dans les pays arabes), et de Frères musulmans modérés, qui se sont coupés de leur base à la suite du bannissement dont il ont fait l'objet depuis les années 1980. S'il occupe la scène médiatique internationale, le CNS n'a que peu d'écho sur le terrain. Parmi les combattants armés, les forces politiques les plus influentes sont celles des salafistes, des fondamentalistes au discours bien plus extrême que celui des Frères Musulmans. C'est pour cela, dit Walid, qu'il continue à soutenir le régime en définitive : au moins on le connaît.
Il enchaîne à toute vitesse sur ses projets. Il travaille chez Nokia maintenant, et aimerait que sa boîte l'envoie à Khartoum ou à Dubaï. Si ça ne marche pas, il essaiera de poursuivre ses études en Angleterre, avec l'aide de son frère. Alors, il passera me voir à Paris promet-il. L'avenir est ailleurs.

avertissement. Ce texte vise à porter un regard plus complexe sur ce qui se passe en Syrie, au moyen d'un compte-rendu de conversations partiales. il n'est bien évidemment pas question de justifier les crimes commis par le régime syrien au nom de la "lutte contre le terrorisme"; cet objectif politique ne saurait donner à une armée licence de pilonner la population civile, et il est évident que le rapport de forces est inégal. Sur ce point, plutôt que d'armer les rebelles, il aurait été préférable que nous n'armions pas leurs persécuteurs ( cf rapport d'Amnesty)

samedi 29 octobre 2011

Tunisie- Après la révolution

Voici un documentaire sonore réalisé à Tozeur, dans le centre touristique Dar Cheraït, en avril 2011. Quatre mois après la révolution, les employés sont sans nouvelles du patron. Ils sont "libres" de gérer l'affaire à leur gré, de réinventer les histoires du parc d'attraction des Mille et Une Nuits, mais ils ne savent pas trop ce qu'ils mettront dans l'assiette de leurs enfants la semaine suivante. Oscillant entre l'euphorie de la liberté et l'inquiétude de l'inconnu, Karem nous promène dans la Tunisie de la transition post-révolutionnaire.

crédits.
Réalisation, montage : Yasmine Bouagga.
Son : Yasmine Bouagga et Matthieu Weil
Musique : Ghalia Benali et Bert Cornelis (Al Palna)
Photo de Matthieu Weil.

LesRevoltesDes1001Nuits-16
Licence Creative CommonsLe révolté des 1001 Nuits de Yasmine Bouagga est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage à l'Identique 3.0 non transcrit.

samedi 29 janvier 2011

Tiers Paysage


projection le 9 février 20h30 à l'ENS, 45 rue d'Ulm

vendredi 14 janvier 2011

Révolution en Tunisie




Merci Nacer Talel pour la photo
(voir les autres photos)

dimanche 21 novembre 2010

Madagascar


L'Ile Rouge traverse une grave crise politique... mais les Malgaches sont assez blasés. Aussi la tentative de putsch de mercredi n'a pas suscité beaucoup d'émoi dans la capitale: le jour du référendum avait été déclaré férié, il était calme comme un dimanche, et le lendemain les affaires ont repris, les marchés étaient fourmillants de monde, les rues de la capitale encombrées. C'est seulement sur la route de l'aéroport, à Ivato, que l'on pouvait voir une agitation inhabituelle de militaires en armes: les mutins s'étaient retranchés dans leur caserne. Ils se seraient finalement rendus. Mais beaucoup de questions restent en suspens sur la possible poursuite du processus démocratique, l'amnistie des anciens dirigeants (en particulier, ceux renversés en 2008, au premier chef Marc Ravalomanana, en exil en Afrique du Sud) reste la principale pomme de discorde.

samedi 31 juillet 2010

Retour sur l'Iran

... à l'occasion d'une exposition-performance à la maison des Métallos, par le collectif "Ruban Vert". Le vert, on l'aura retenu, est la couleur des partisans de Moussavi, puis de l'ensemble de l'opposition à Ahmadinejad lorsque ce dernier a confisqué les élections de juin 2009. Vert couleur de l'islam devenue si subversive, aux yeux des gouvernants de la république islamique, qu'elle en a été interdite, "lorsque nous nous sommes aperçus que la police surveillait qui achetait de la peinture verte dans les magasins, nous nous sommes mis à acheter du bleu et du jaune, et nous avons fait le mélange nous-mêmes".

L'exposition retrace, à travers de tels témoignages, les moments de la révolte populaire, les manifestations de rue, la répression, les arrestations ; mais surtout elle met en scène l'originalité du mouvement et sa créativité, à travers une mobilisation inédite du religieux et du technologique, de performances spontanées dont les artistes du collectif Ruban Vert se font les passeurs.
Mobilisation du religieux car les partisans de Moussavi (l'un des fondateurs de la République Islamique) revendiquaient explicitement leur légitimité religieuse contre Ahmadinejad et le guide Khamenei (lequel avait pris la place de Guide Suprême contre le successeur désigné de l'imam Khomeyni) ; parfois (et en particulier pour la jeunesse urbaine) cette mobilisation pouvait n'être qu'instrumentale : par exemple porter un portrait de Khomeyni sur soi pendant les manifestations pour n'être pas battu par la police; ou tenir avec soi son chapelet vert, comme le raconte l'un des artistes du collectif Ruban Vert dans l'exposition d'objets-témoins: "Quand je me retrouve face aux flics avec leurs bâtons et leurs habits effrayants, je sors mon chapelet, je le bouge devant leurs yeux et je récite mes prières. Après, quand les gens se réunissent et au moment de lancer les slogans, je le mets autour de mon poignet, et ainsi il devient mon bracelet vert". Dans le contexte iranien, cette mobilisation du religieux a un sens profondément révolutionnaire, renvoyant aux journées de 1979, lorsque le peuple criait "Dieu est grand" sur les toits pour dénoncer la bassesse de leur dictateur, lorsque l'appel à la transcendance visait à démasquer les supercheries du pouvoir temporel. L'installation sonore recréant l'ambiance des nuits de Téhéran par des hauts parleurs placés dans une chambre noire est un impressionnant témoignage vivant, transmettant non pas un document mais une expérience.
Mobilisation de la technologie aussi, car les citoyens d'Iran à qui l'on avait retiré le droit de cité, en leur volant leur vote, retrouvaient une voix dans les espaces publics virtuels d'internet (voir l'article de Libé): jamais un mouvement populaire ne fut autant filmé par ses participants, qui apportaient chacun leur point de vue à travers l'objectif de leur téléphone portable, et l'envoyaient comme témoignage au monde sur les sites et réseaux sociaux virtuels, en utilisant proxys et fausses adresses ip pour déjouer les censeurs du régime. Twitter et Facebook devinrent des hauts lieux de la mobilisation et de l'information, contournant les interdits. Le collectif Ruban Vert reprend ces matériaux (vidéos, messages twitters...) comme matière artistique à installations et performances. Les documents sont déroutants, mettent le spectateur-témoin en situation de "temps réel" étourdissant; surtout, ces installations et performances illustrent l'éclatement des "mass média" par les nouvelles technologies qui brisent l'unicité de la voix, démultiplient les angles et perspectives.

dimanche 20 juin 2010

billet de politique fiscale (les retraites)

Mes lecteurs jadis fidèles regretteront que je ne fasse plus que relayer très ponctuellement certains textes qui retiennent mon attention. Le précédent était humoristique, celui qui vient ici est plus sérieux et technique. Mais je trouve qu'il mérite d'être lu. Le scandale sur le cumul des retraites dorées de nos ministres convaincra peut-être les sceptiques de réfléchir à ces propositions.
(extrait du rapport de la fondation Terra Nova sur les retraites ; les caractères gras sont de moi )

Quel est le niveau de vie que la collectivité veut garantir aux retraités ? Historiquement, le système français les a sortis de la pauvreté, puis leur a fourni un revenu de remplacement pour aujourd’hui, implicitement, viser la parité de niveau de vie. Le rapport propose de fixer explicitement cet objectif de parité et de le garantir pour aujourd’hui et pour demain. C’est un objectif de haut niveau, légitime : la retraite est désormais un temps de la vie à part entière, la parité garantit aux retraités qu’ils pourront profiter de ce temps dans les mêmes conditions que lorsqu’ils étaient actifs.


Sur la base de cet objectif de parité, on peut décliner les grandes décisions paramétriques à prendre.


A court terme, tout d’abord, nous nous situons dans une situation historique exceptionnelle : le niveau de vie moyen des retraités d’aujourd’hui est légèrement supérieur à celui des actifs (106%). Le système français, en quelque sorte, « surperforme ». La logique est donc de faire contribuer les retraités aisés d’aujourd’hui, au même titre que les actifs, au bouclage financier du système. C’est une idée iconoclaste car nos représentations collectives sont ancrées dans le monde d’hier, où les pauvres dans notre société, c’était les retraités. Ce n’est plus le cas : les pauvres aujourd’hui, ce sont les jeunes actifs, avec un taux de pauvreté à 12% contre moins de 4% pour les retraités. La logique est également de ne pas mettre à contribution les salaires : le niveau des cotisations en France est déjà élevé (un taux apparent de 28.8% contre par exemple 16% en Suède) ; et une hausse des cotisations aboutirait à une baisse relative supplémentaire du niveau de vie des salariés. Les recettes complémentaires devront être trouvées ailleurs que sur les salaires, notamment dans la taxation du patrimoine : elle met à contribution toutes les générations (et pas les seuls actifs[4]) et en appelle à la solidarité des Français les plus aisés.


A long terme, en revanche, les pensions relatives vont régresser. Si rien n’est fait, le niveau de vie relatif des retraités va descendre à 78% en 2050. Ce serait la « double peine » pour les actifs d’aujourd’hui : des efforts importants pour maintenir les retraites d’aujourd’hui à un niveau élevé, et leur propre retraite amputée demain. L’objectif de parité commande que les efforts supplémentaires de réforme ne pèsent pas sur le paramètre « niveau de pension » : ce sera aux actifs de demain de les porter. Il nécessite aussi des mesures de soutien pour les retraites à venir des classes moyennes et populaires.
3. Concrètement, pour répondre au besoin de financement à court terme, le rapport propose :

- L’alignement de la fiscalité des retraités aisés sur les actifs. Les retraités bénéficient d’une fiscalité dérogatoire : ils acquittent un taux réduit de CSG (6.6%, voire 3.8% ou même 0, contre 7.5% pour les actifs), bénéficient d’un abattement pour frais professionnels à l’impôt sur le revenu, ainsi que de diverses exonérations fiscales. Ces dérogations étaient légitimes dans le monde d’hier, où les retraités étaient pauvres. Elles ne le sont plus aujourd’hui, puisque les retraités sont en moyenne aussi « riches », voire même un peu plus, que les actifs. Est-il normal qu’Antoine Zacharias, titulaire d’une retraite-chapeau de 2.5 millions d’euros par an, acquitte une CSG au taux de 6.6%, inférieure à un travailleur au smic qui doit supporter un taux de 7.5% ? Est-il normal qu’un foyer de retraités à 4.000 euros par mois ait droit à un abattement professionnel à l’impôt sur le revenu alors que le travailleur au smic, qui lui expose des frais professionnels pour aller travailler, n’en bénéficiera pas[5]? Bien évidemment, il reste des retraités pauvres et il n’est pas question de toucher au pouvoir d’achat des petites retraites. Un alignement fiscal des seuls retraités aisés sur les actifs rapporterait plus de 5 Md€ par an.


- La taxation des niches sociales. Ces niches poursuivent des objectifs sociaux et économiques mais elles ont un coût prohibitif : elles font perdre 60 Md€ par an de recettes à la sécurité sociale. Le rapport propose de taxer les niches les moins légitimes, notamment celles qui fournissent des compléments de revenus à aux hauts salariés (stock options, actions gratuites, intéressement, participation, indemnités de départ), à certains métiers (mannequins, commis de bourse…) ou encore les heures supplémentaires. Ces mesures permettraient de dégager 6.6 Md€ par an.


- La taxation des revenus du capital (majoration de la CSG « patrimoine »). Le maintien d’un financement quasi-exclusif des retraites par des cotisations assises sur les salaires ne se justifie plus. Une part significative du pouvoir d’achat des ménages provient de revenus non salariaux d’origine patrimoniale (revenus fonciers et financiers) : il n’est pas illogique de les mettre à contribution, en considérant la retraite comme un « revenu global différé » et non plus comme un « salaire différé ». Une fiscalisation (partielle) des recettes permettrait d’accroître la redistributivité du système. Le rapport propose une hausse de la CSG « patrimoine » de 8.2% à 10%, ce qui rapporterait 2.5 Md€ par an.


Ces solutions permettent de rapporter immédiatement 14.4 Md€, soit les trois-quarts du besoin de financement à court terme du système.


Pour lire la suite: site de Terra Nova

jeudi 15 octobre 2009

Shakr

Shakr est chauffeur de taxi à Damas. Du genre très poli et honnête, pas besoin de se disputer avec lui sur les prix, il donne un tarif juste, et conduit prudemment, sans klaxonner; demande d'une voix douce si vous êtes arrivé à bon port, et Dieu vous garde.
Shakr connaît bien Damas, il y vit depuis 16 ans, mais ce n'est pas un citadin, lui vient de la campagne, près de Malkiya - au fin fond du Kurdistan, du côté syrien de la frontière, à deux pas de l'Iraq et de la Turquie.
Shakr dit que sa famille travaille la terre, mais avec la pénurie d'eau ce n'est plus possible de vivre de l'exploitation agricole. Je m'étonne que la Jeziré, croissant fertile s'il en est, puisse souffrir de sécheresse: comment, entre deux fleuves, peut-on manquer d'eau? Shakr m'explique que l'eau d'irrigation est réservée aux grandes exploitations d'Etat, en l'occurrence le coton, et que sa famille, qui cultive le blé, dépend des pluies. La situation économique est très difficile en Jeziré, car les dernières années ont été très avares en précipitations.
Je lui demande alors, prudemment, si la région a bénéficié du développement du Kurdistan iraquien: après tout, ils sont voisins. Sur le plan matériel non, dit Shakr - mais il bondit sur l'occasion de parler de ce sujet tabou avec une étrangère.
"Depuis que Talabani est président de l'Iraq, on ne peut plus traiter les Kurdes avec le même mépris qu'avant. Maintenant, quand on nous massacre, le monde entier regarde. Avant il n'y en avait que pour la Palestine, mais le monde commence à prendre conscience de l'injustice dont nous avons été victimes, nous les Kurdes ! Le Kurdistan se réveille".
Shakr martèle ses mots comme des slogans. Soudain sa voix n'est plus si soumise et calme, les eaux profondes remontent en surface:
"Notre situation est vraiment terrible. j'ai un ami qui a été jeté en prison simplement pour avoir mis de la musique le jour de Nowrooz (nouvel an kurde). La question kurde, c'est vraiment la ligne rouge pour le gouvernement ici. Tu as vu ce qu'ils ont fait à notre Cheikh al-Khaznavi ! Ils ont trouvé qu'il était trop dangereux, alors ils l'ont tué (en 2005 - voir l'article du NYT). Et tu avais entendu parler des événements de Qamishlé?
Quamishlé est la capitale du Kurdistan syrien (ou plutôt: la plus grande ville de la région à dominante kurde en Syrie). En 2004, il y avait eu de violentes émeutes suite à un match de football contre une équipe d'une ville arabe, Deir ez-Zor.
"Tout le monde a voulu faire croire que c'était un match qui avait dégénéré, ce n'est pas vrai. Les supporters de Deir Ez-Zor étaient arrivés armés. Tout cela a été provoqué intentionnellement par les autorités, pour pouvoir réprimer les Kurdes, le gouvernement avait peur de ce qui se passait en Iraq"
Je demande alors à Shakr s'il a la nationalité syrienne, ou s'il est l'un de ceux qui l'ont perdue... Il s'arrête alors au bord de la route: j'ai un peu peur. Il me demande de monter à l'avant, et me tend un document.
"Lis".
Il est écrit: "Document de résident étranger. Ceci n'est pas une carte d'identité ni une autorisation de résidence". Suit son état civil.
- Avec cela, je n'ai pas le droit d'acheter une maison, ni même une voiture d'ailleurs, le taxi je l'ai pris sous le nom de quelqu'un d'autre, si la police m'arrête j'aurai une amende de 100 000 livres (une somme considérable, plusieurs mois de salaire). Je n'ai pas le droit de m'inscrire à l'université non plus, ni d'occuper un poste dans la fonction publique. Je n'ai même pas le droit de me marier officiellement, et mes enfants, comme moi, n'auront pas de nationalité.
Cette situation d'apatridie est méconnue à l'étranger. Elle concerne pourtant plusieurs centaines de milliers de personnes: environ 150 000 Kurdes citoyens syriens ont été privés de leur nationalité en 1962, alors que la Syrie proclamait fort son identité arabe (l'arabisme se trouve même inscrit dans la constitution syrienne); sachant que leurs enfants ont subi le même sort, et que le taux de natalité est assez élevé dans cette région, comme dans l'ensemble de la Syrie (qui est passée de 4 millions d'habitants en 1962 à 19 millions en 2009).
Privés de tout et enfermés chez eux, les Kurdes de Syrie qui ont perdu la nationalité ne peuvent même pas se voir délivrer un passeport pour tenter leur chance à l'étranger. Les organisations internationales qui viennent au secours des réfugiés (il y avait entre 1,5 et 2 millions de réfugiés iraquiens en Syrie en 2007) ne peuvent leur être d'aucune aide (bien que les textes internationaux protègent les apatrides): "Tu sais bien comment ça fonctionne ici".
On est arrivé à l'aéroport. Je me sens désolée pour Shakr. Il me laisse sa carte de visite et me dit que, la prochaine fois que je viendrai en Syrie, il m'emmènera visiter le Kurdistan. Je lui souhaite bonne chance.

lundi 13 juillet 2009

Les accommodements raisonnables

Pour prolonger le débat sur la burqa, voici deux liens
- l'un vers l'entretien que j'ai réalisé avec John Bowen, anthropologue américain et spécialiste de l'Islam, qui travaille actuellement sur les musulmans de France et leur perception par les pouvoirs publics: site de nonfiction.
- l"autre vers un article extrêmement stimulant, qui oppose au modèle français de républicanisme rigide les solutions canadiennes d' "accommodements raisonnables": ici.
Est-il besoin de le rappeler: je ne porte pas la burqa, je ne la défends pas, je trouve ça assez moche voire effrayant. Mais comme je l'ai dit précédemment, on ne légifère pas sur les gothiques, les tatoués et les grunges qui puent.

dimanche 21 juin 2009

La main de l'étranger

Dans son discours post-putsch, le grand ayatollah Khamenei fustigeait l'ingérence des puissances étrangères, accusées de fomenter l'insurrection en poussant dans la rue de jeunes iraniens crédules, manipulés par la BBC et Voice of America.
Dans un e-mail qu'elle m'envoyait ce matin, ma copine Vii (que je ne vois pas bien être manipulée par qui que ce soit, les fils craqueraient vite sous la traction des mouvements autonomes du pantin!) écrit:
Chère Yasmine,
Je suis toujours vivante et bien debout. Ici les choses sont terribles, tu ne peux pas savoir combien ces basijis sont dégeulasses, ils frappent les gens avec des instruments bizarres, ils nous tirent même dessus ! Au moins 10 personnes ont été tuées et hier fut la pire journée ((samedi, le jour où la grande manifestation anti-Ahmadinejad devait avoir lieu)). Ils ne te laissaient même pas attendre ton ami ((dans la rue: attroupements interdits)). on dit que certains des soldats ont été amenés du LIBAN et de TCHETCHENIE!!! J'en ai vu un qui essayait de faire peur à une fille, c'était un grand blond, et il disait tout le temps "Come on"!! Tu crois cela?! Ils ont arrêté et frappé beaucoup de monde, ils sont même entrés dans des maisons pour tout casser ! Quelle honte! Les rues ne sont plus que feu et violence...
La journée d'hier m'a écoeurée. Je ne supporte pas de rester à les regarder nous tuer, nous battre à mort... que devons nous faire? que doivent faire les autres pays??? !
(..)

D'un côté l'Occident, de l'autre l'Internationale Islamiste. Chacun accuse l'autre, pour le délégitimer, de recourir à des forces extérieures. Détail amusant: Khamenei lui-même a une main étrangère, puisqu'il porte une prothèse en place de main droite.

vendredi 19 juin 2009

Burqas

Ce matin en allumant la radio j'apprends qu'une coalition de députés envisage d'ouvrir une enquête parlementaire sur le port de la burqa en France, en vue de son interdiction. La croisade pour la libération de la femme est emmenée par André Gerin, maire communiste de Vénissieux, que sa pénible expérience avec la rébellion des Minguettes a rendu irréductiblement hostile à ce qu'il dénonce comme un islamisme radical, responsable de la communautarisation et de la violence.

Une remarque en préambule: la proposition de résolution est présentée par 58 députés, dont, selon un décompte approximatif basé uniquement sur les prénoms et patronymes, 11 femmes et 0 personne "issue de l'immigration maghrébine". Préambule intéressant, puisqu'il s'agit de libérer la femme musulmane.

Intéressons nous à présent aux motivations de la proposition. Les auteurs commencent par se référer au moment, fondateur s'il en est, de la Révolution française, moment de l'émancipation contre le joug de l'absolutisme et de la religion, qui a proclamé la liberté de religion dans le texte tout en brûlant du curé dans la rue. Moment fondateur également de la tolérance à la française, puisque, s'agissant de religion, elle n'admet que son existence discrète dans l'intimité du foyer, ou dans le folklorisme des jours fériés. C'est là le principe de la laïcité à la française, dont le cadre législatif est mis en place, on le sait, avec la loi de 1905; alors que cette loi vise à organiser un divorce en bonne et due forme entre l'Eglise et l'Etat(partage des biens et de l'autorité parentale), nos vaillants députés poussent l'exégèse jusqu'à en déduire "la dissociation de la citoyenneté et de l'appartenance religieuse". Pour un Français socialisé à l'école républicaine cette affirmation semblera couler de source; elle est pourtant assez absurde dans son fondement. Ou bien idéaliste. Qui dirait que c'est Henri Grouès et non l'abbé Pierre qui s'est battu sa vie durant pour le droit au logement?

Bien sûr il n'est pas question du christianisme ici. Il est question de l'Islam, la religion de tous les oppresseurs, c'est bien connu. Plus grave, c'est une religion envahissante, impérialiste, que nos vaillants défenseurs de la liberté accusent "d'imposer ses principes comme normes d’organisation de la société".
L'islam serait éminemment dangereux par sa dimension communautariste; il fait peser sur le bel unanimisme républicain la menace d'une désagrégation, d'une fragmentation en une "mosaïque de communautés repliées sur elles-mêmes et s’excluant mutuellement". Intéressant, cette crainte d'une désagrégation sociale par l'effet délétère de la religion quand on voit les institutions du culte musulman se débattre comme grenouilles dans la semoule pour définir un semblant de ligne commune (d'ici à parler d'organisation communautaire, on n'est pas prêt de manger le couscous). Quand d'autre part on songe à la montée des inégalités sociales, avec les effets de la crise, on est tenté de penser que ce projet n'est qu'un soubresaut du pouvoir pour relancer une légitimité bien ébranlée... La magnificence même de l'énoncé laisse songeur: "Quand la laïcité est menacée, la société française l’est dans son unité, dans sa capacité à offrir un destin commun". Une telle éloquence donne à tout Français qui se respecte l'envie irrésistible de se lever pour chanter la Marseillaise, et qu'un sang impur abreuve nos sillons.
Pourtant il ne s'agit pas de l'envahisseur nazi... et si on doit compter sur le sang des islamistes de France pour abreuver nos sillons, les blés risquent d'avoir bien soif cet été.

Plus sérieusement: la propension des Français à renoncer aux libertés publiques au nom de l'adhésion à des valeurs communes laisse songeur. Un anthropologue américain a d'ailleurs écrit tout un livre à ce sujet, intitulé Why the French Don't like Headscarves. Il y développe une analyse profonde de l'imprégnation rousseauiste de la politique française, de la méfiance à l'égard de la religion, et de la mobilisation ambiguë du féminisme au secours des banlieues. Il souligne à quel point la France est rétive à la notion même de multiculturalisme, perçue comme une menace de désintégration et de sédition:
"Tout groupe qui réclame des droits spécifiques se heurte à l'héritage jacobin de la culture politique française. Lorsque des groupes religieux tentent d'agir publiquement, ils sont doublement suspects. Tout d'abord, ils entrent en concurrence avec l'Etat pour la loyauté des individus, et ainsi promeut le communautarisme. Mais ils sont soupçonnés d'aller encore plus loin, et de promouvoir pour leurs membres des contraintes dont les sanctions sont divines, et donc d'une autorité plus grande que celle de l'Etat"
(ma traduction de la p.162. Pour le texte original, se reporter à l'ouvrage paru en 2008)

Venons en aux faits.
"Nous sommes aujourd’hui confrontés, dans les quartiers de nos villes (lire: dans nos banlieues-ghettos) au port par certaines femmes musulmanes de la burqa, voilant et enfermant intégralement le corps et la tête dans de véritables prisons ambulantes ou du niqab qui ne laisse apparaître que les yeux.
Si le foulard islamique constituait un signe distinctif d’appartenance à une religion, nous sommes là au stade extrême de cette pratique.
Il ne s’agit plus seulement d’une manifestation religieuse ostentatoire mais d’une atteinte à la dignité de la femme et à l’affirmation de la féminité.
Vêtue de la burqa ou du niqab, elle est en situation de réclusion, d’exclusion et d’humiliation insupportable. Son existence même est niée.
"
Le foulard c'était déjà super dangereux, on a bien fait de l'interdire à l'école, d'ailleurs les filles réussissent bien mieux le bac depuis qu'on les a ainsi forcées à exercer leur esprit critique à l'égard de la religion. Mais la burqa, c'est extrêmement dangereux, il serait donc légitime de l'interdire dans TOUS les espaces publics, dans le métro, dans la rue.
Femmes, soyez féminines, soyez belles, soyez glamour et sexy, c'est là qu'est la nouvelle liberté. (quant à savoir si l'affirmation de la féminité est un principe constitutionnel à défendre, je dédierai le dernier mot aux lesbiennes qui aimeraient bien qu'on les laisse ne pas être féminines...)

lundi 15 juin 2009

Explications

Un article très éclairant de Juan Cole: résumé en français et article dans son intégralité en anglais.

1/ les résultats publiés annoncent qu'Ahmadinejad aurait remporté la ville de Tabriz avec 57% des voix. Son principal adversaire, Moussavi, est un Azéri originaire de la province d'Azerbaidjan dont Tabriz est la capitale; tous les sondages le donnaient vainqueur dans la région, qui a toujours voté pour ses candidats. (les Azéris représentent 25% de la population iranienne)
2/ Ahmadinejad n'est pas populaire dans les villes, qu'il s'agisse des quartiers riches (pro-réformateurs), ou des quartiers pauvres (qui ont soufferts de l'inflation). Le résultat officiel de 50% de voix pour Ahmadinejad à Téhéran est tout simplement absurde.
3/ Les résultats officiels ne donnent que 320 000 voix à Karoubi, l'autre réformiste, qui avait pourtant emporté 17% des suffrages aux précédentes élections... Il est issu de la minorité Lore, qui le soutient massivement, et est très populaire au Kurdistan. Dans ces conditions, il est plus qu'improbable qu'à ces élections il ait recueilli moins d'1% des voix.
(4) - 5/ Les scores annoncés par Ahmadinejad étaient relativement uniformes à travers l'Iran alors que tous les scrutins précédents montrent de fortes disparités régionales, en particulier en fonction des ethnies dominantes.
6/ La commission électorale est censée attendre 3 jours avant de certifier les résultats des élections. Khamenei a approuvé les résultats avant même que les bulletins aient fini d'être dépouillés.

Article complet

Stealing the Iranian Election

Top Pieces of Evidence that the Iranian Presidential Election Was Stolen

1. It is claimed that Ahmadinejad won the city of Tabriz with 57%. His main opponent, Mir Hossein Mousavi, is an Azeri from Azerbaijan province, of which Tabriz is the capital. Mousavi, according to such polls as exist in Iran and widespread anecdotal evidence, did better in cities and is popular in Azerbaijan. Certainly, his rallies there were very well attended. So for an Azeri urban center to go so heavily for Ahmadinejad just makes no sense. In past elections, Azeris voted disproportionately for even minor presidential candidates who hailed from that province.

2. Ahmadinejad is claimed to have taken Tehran by over 50%. Again, he is not popular in the cities, even, as he claims, in the poor neighborhoods, in part because his policies have produced high inflation and high unemployment. That he should have won Tehran is so unlikely as to raise real questions about these numbers. [Ahmadinejad is widely thought only to have won Tehran in 2005 because the pro-reform groups were discouraged and stayed home rather than voting.)

3. It is claimed that cleric Mehdi Karoubi, the other reformist candidate, received 320,000 votes, and that he did poorly in Iran's western provinces, even losing in Luristan. He is a Lur and is popular in the west, including in Kurdistan. Karoubi received 17 percent of the vote in the first round of presidential elections in 2005. While it is possible that his support has substantially declined since then, it is hard to believe that he would get less than one percent of the vote. Moreover, he should have at least done well in the west, which he did not.

4. Mohsen Rezaie, who polled very badly and seems not to have been at all popular, is alleged to have received 670,000 votes, twice as much as Karoubi.

5. Ahmadinejad's numbers were fairly standard across Iran's provinces. In past elections there have been substantial ethnic and provincial variations.

6. The Electoral Commission is supposed to wait three days before certifying the results of the election, at which point they are to inform Khamenei of the results, and he signs off on the process. The three-day delay is intended to allow charges of irregularities to be adjudicated. In this case, Khamenei immediately approved the alleged results.

I am aware of the difficulties of catching history on the run. Some explanation may emerge for Ahmadinejad's upset that does not involve fraud. For instance, it is possible that he has gotten the credit for spreading around a lot of oil money in the form of favors to his constituencies, but somehow managed to escape the blame for the resultant high inflation.

But just as a first reaction, this post-election situation looks to me like a crime scene.

(Suite et autres articles sur : http://www.juancole.com/ )

dimanche 14 juin 2009

Elections en Iran

Voici des échos de l'Iran: les commentaires d'un ami iranien qui me demande de faire circuler les images qu'il a prises dans la rue hier (samedi 13 juin). Il répond à un courriel où je lui demandais s'il pensait qu'il y avait eu beaucoup de fraude.


Yasmine,

Oui je suis sure qu'il fait comme ça. C'est clair. En plus, ils ont détourné notre sentiment. C'est, à mon avis, l'abus d'utilisation des moyens démocratiques par les dictateurs pour dire que nous sommes libérales et tous les mondes sont libres en expression ses idées et ils ont le droit de critiquer les autres. Nous avons décidé de changer Ahmadinejad et c'est pour ça que tous les iraniens, soi contres la Révolution ou non, ont participé en élection et c'est pour ça que le nombre de participant a augmenté. Mais nous avons trouvé le résultat complètement inverse ; le résultat qu'est contraire de la preuve ordinaire et les espoirs de people. Ce ne peut pas être possible ! Par exemple à Téhéran et les grandes villes, j'ai vu les mouvements organisés des étudiants et les intellectuels supportant le réformateur Mussavi ; on doit dire les majorités en vrai. Normalement, le résultant chez nous doit être inverse.

Yasmine, je suis très désespéré !! Nous avons des problème d'accès à l'internet.

(il conclut en me disant que sa famille va bien, que Dieu les garde)





Pour davantage de photos, http://tehranlive.org/2009/06/14/iranian-protest-election-results-2/

Difficile de donner un avis éclairé sur la question. Forcément j'étais enthousiaste pour Moussavi. Un réformateur intelligent et cultivé, ami des arts, époux d'une universitaire brillante, qui avait soulevé un espoir extraordinaire - dans une société que j'avais découverte comme dynamique, portée vers le changement, et exigeant davantage de liberté. Alors je voulais croire que les Iraniens eux aussi pouvaient se débarrasser de leur Bush, d'autant qu'Ahmadinejad exaspérait même ses partisans par ses sorties intempestives et son incompétence en matière économique.
Mais en visitant l'Iran je m'étais rendue compte aussi que je ne voyais qu'une partie de la société, ceux qui parlent anglais, qui sont tournés vers l'Occident. Les masses de tchadoris, ceux qui vont manifester le vendredi lors de la grande prière, ceux qui critiquent les réformateurs bourgeois depuis des campagnes délaissées (et à qui Ahmadinejad a envoyé des sacs de patates, pour se concilier leurs voix), ceux là je ne les rencontrais pas, et pourtant je savais qu'ils étaient nombreux. C'est un peu comme en France; je ne connais quasiment personne, autour de moi, qui vote Sarkozy, je vois d'immenses manifestations contre le gouvernement, et pourtant l'UMP continue de l'emporter aux élections...
Après ce préambule invitant à une prudence de sociologue, il reste que les fraudes sont probablement considérables - d'autant que les populations urbaines éduquées, qui avaient plus ou moins boycotté le précédent scrutin, s'étaient cette fois déplacées en masse. Pour rester dans la comparaison, l'UMP ne fait pas 60% au premier tour. Et il m'est difficile d'imaginer un tel succès électoral dans un pays où on m'interpelait, dans la rue, pour me dire que le président était stupide et que je ne devais pas juger les Iraniens à l'aune de leurs dirigeants.
Les pratiques douteuses en matière de censure, de blocage d'internet et de facebook notamment, n'invitent pas à croire en la bonne foi de ceux qui ont proclamé la victoire du conservateur. Rien que le fait d'avoir coupé le réseau de téléphones portables, qui auraient permis une vérification en temps réel des résultats des bureaux de vote, n'incite pas à faire confiance aux résultats annoncés.

dimanche 15 février 2009

Les universitaires, un nouvel ordre mendiant?

Ou comment on fait voeu de pauvreté pour le salut du Savoir...
Parce que je n'ai pas de légitimité pour développer ce point (je ne suis encore qu'étudiante), je laisse la parole à Pierre Jourde
(Écrivain et Professeur des Universités, Grenoble III)

Nicolas Sarkozy, dans son discours du 22 janvier, parle de recherche
«médiocre» en France. Elle est tellement médiocre que les publications
scientifiques françaises sont classées au 5e rang mondial, alors que
la France se situe au 18e rang pour le financement de la recherche.
Dans ces conditions, les chercheurs français sont des héros. Les voilà
évalués, merci. Accessoirement, condamnons le président de la
république à vingt ans de travaux forcés dans des campus pisseux, des
locaux répugnants et sous-équipés, des facs, comme la Sorbonne, sans
bureaux pour les professeurs, même pas équipées de toilettes dignes de
ce nom.
(...)

Pour mieux comprendre à quel point un universitaire n'est pas évalué,
prenons le cas exemplaire (quoique fictif) de Mme B. Elle représente
le parcours courant d'un professeur des universités aujourd'hui.
L'auteur de cet article sait de quoi il parle. Elle est née en 1960.
Elle habite Montpellier. Après plusieurs années d'études, mettons
d'histoire, elle passe l'agrégation. Travail énorme, pour un très
faible pourcentage d'admis. Elle s'y reprend à deux fois, elle est
enfin reçue, elle a 25 ans. Elle est nommée dans un collège «sensible»
du Havre. Comme elle est mariée à J, informaticien à Montpellier, elle
fait le chemin toutes les semaines. Elle prépare sa thèse. Gros
travail, elle s'y consacre la nuit et les week-ends. J. trouve enfin
un poste au Havre, ils déménagent.

A 32 ans, elle soutient sa thèse. Il lui faut la mention maximale pour
espérer entrer à l'université. Elle l'obtient. Elle doit ensuite se
faire qualifier par le Conseil National des Universités. Une fois
cette évaluation effectuée, elle présente son dossier dans les
universités où un poste est disponible dans sa spécialité. Soit il n'y
en a pas (les facs ne recrutent presque plus), soit il y a quarante
candidats par poste. Quatre années de suite, rien. Elle doit se faire
requalifier. Enfin, à 37 ans, sur son dossier et ses publications,
elle est élue maître de conférences à l'université de Clermont-
Ferrand, contre 34 candidats. C'est une évaluation, et terrible, 33
restent sur le carreau, avec leur agrégation et leur thèse sur les
bras. Elle est heureuse, même si elle gagne un peu moins qu'avant.
Environ 2000 Euros. Elle reprend le train toutes les semaines, ce qui
est peu pratique pour l'éducation de ses enfants, et engloutit une
partie de son salaire. Son mari trouve enfin un poste à Clermont, ils
peuvent s'y installer et acheter un appartement. Mme B développe ses
recherches sur l'histoire de la paysannerie française au XIXe siècle.
Elle publie, donne des conférences, tout en assumant diverses
responsabilités administratives qui l'occupent beaucoup.

Enfin, elle se décide, pour devenir professeur, à soutenir une
habilitation à diriger des recherches, c'est-à-dire une deuxième
thèse, plus une présentation générale de ses travaux de recherche.
Elle y consacre ses loisirs, pendant des années. Heureusement, elle
obtient six mois de congé pour recherches (sur évaluation, là encore).
A 44 ans (génétiquement has been, donc) elle soutient son
habilitation. Elle est à nouveau évaluée, et qualifiée, par le CNU.
Elle se remet à chercher des postes, de professeur cette fois. N'en
trouve pas. Est finalement élue (évaluation sur dossier), à 47 ans, à
l'université de Créteil. A ce stade de sa carrière, elle gagne 3500
euros par mois.

Accaparée par les cours d'agrégation, l'élaboration des plans
quadriennaux et la direction de thèses, et, il faut le dire, un peu
épuisée, elle publie moins d'articles. Elle écrit, tout doucement, un
gros ouvrage qu'il lui faudra des années pour achever. Mais ça n'est
pas de la recherche visible. Pour obtenir une promotion, elle devra se
soumettre à une nouvelle évaluation, qui risque d'être négative,
surtout si le président de son université, à qui la réforme donne tous
pouvoirs sur elle, veut favoriser d'autres chercheurs, pour des
raisons de politique interne. Sa carrière va stagner.

Dans la réforme Pécresse, elle n'est plus une bonne chercheuse, il
faut encore augmenter sa dose de cours, alors que son mari et ses
enfants la voient à peine. (Par comparaison, un professeur italien
donne deux fois moins d'heures de cours). Ou alors, il faudrait
qu'elle publie à tour de bras des articles vides. Dans les repas de
famille, son beau-frère, cadre commercial, qui gagne deux fois plus
qu'elle avec dix fois moins d'études, se moque de ses sept heures
d'enseignement hebdomadaires. Les profs, quels fainéants.

Voir aussi ce beau texte sur la réhabilitation (involontaire) de la Princesse de Clèves par notre président bling-bling.

mardi 3 février 2009

L'Université française

Il m'aura fallu du temps pour prendre position sur le mouvement qui agite (ou immobilise, c'est selon) les universités en France. J'étais de prime abord un peu sceptique face à une contestation qui, me semblait-il, visait surtout des responsables politiques (en premier lieu un chef de l'Etat peu soucieux de plaire au monde académique), et amalgamait des revendications corporatistes à des contestations plus générales contre le néolibéralisme.
J'étais d'autant moins encline à promouvoir le statu quo qu'après mon séjour de deux ans aux Etats-Unis je trouvais le système français sclérosé et peu défendable. Malheureusement les réformes actuelles, qui prétendent s'inspirer du modèle américain en parlant notamment d'évaluation, n'en retiennent pourtant aucune de ses forces, qui sont en premier lieu des financements conséquents, et une grande liberté dans la recherche. Bien au contraire, la réforme de Valérie Pécresse, qui a l'air si sage et aimable quand on l'entend présenter son projet, est un plâtrage hâtif qui ne cachera pas bien longtemps la misère et la précarité installées par les suppressions de postes.
Je remercie Liora Israël de m'avoir permis de mieux saisir les enjeux des réformes actuelles, en comprenant des logiques institutionnelles qui m'étaient jusque là assez sibyllines. En m'inspirant largement du cours "alternatif" qu'elle a présenté à l'EHESS dans le cadre du mouvement de contestation "Changeons de Programme", voici donc un historique des changements intervenus ces dernières années, et les perspectives futures pour l'université française.

Tout d'abord, rappelons-le, et cela rassurera ceux qui se sont toujours dit "je n'y comprends rien": le système français de la recherche et de l'enseignement supérieur est très complexe. Il est composé de 3 ensembles:
* l'université.
* les grandes écoles (ENS, Polytechnique..) et les "grands établissements" (EHESS, Langues O, Collège de France...)
* les organismes de recherche (CNRS, INSERM, INED etc)

Ce système était critiqué pour sa complexité, les très fortes disparités de dotation, et l'éparpillement qui gênait la visibilité des établissements au niveau international. Pour y remédier, des réformes ont été entreprises au niveau du financement de la recherche d'une part, et au niveau de la gestion des universités d'autre part.
Pour le premier volet, le CNRS est en cours de démantèlement; alors qu'il était le plus gros financeur (et employeur) des chercheurs en France, c'est désormais l'Agence Nationale de la Recherche (ANR), créée en 2006, qui a pour fonction d'allouer des financements aux projets de recherche. L'ANR dispose pour cela d'un budget considérable, mais n'attribue de financement qu'à des projets thématiques, et sur des périodes de 3 ans. Concrètement, par rapport au CNRS, cela permet d'embaucher des chercheurs en CDD sur des projets précis, au lieu d'avoir des chercheurs titulaires relativement libres dans leurs activités. En complément de l'agence de financement, une agence d'évaluation a été créée en 2007, l'AERES, pour noter le travail des équipes de recherche. Les critères de notation (en particulier, pour les sciences sociales, l'importance accordée aux différentes revues où les chercheurs publient) soulèvent parfois des inquiétudes.

Le second volet, celui qu'on appelle "autonomie des université", a été mis en place avec la loi LRU ("liberté et responsabilité des universités"), votée en août 2007. Si le projet était soutenu par les présidents d'université (qui voyaient leur pouvoir s'accroître considérablement) un simple coup d'oeil au calendrier témoigne de son impopularité auprès des étudiants aussi bien que des enseignants-chercheurs. Cette réforme permet une autonomie budgétaire de l'université, et autorise le président de l'université à procéder à des recrutements sur des contrats de CDD et CDI, au moyen de commissions ad hoc. Le conseil d'administration est restreint, avec une moindre représentation des enseignants-chercheurs et des étudiants. Cette réforme s'accompagne d'un plan de regroupement des universités, visant à leur donner davantage de visibilité et d'attractivité.

La contestation actuelle est née à l'occasion d'une autre mesure : il s'agit de la modification du statut des enseignants-chercheurs de 1984, non pas par loi mais par décret de la ministre Valérie Pécresse. Ce décret accroît le pouvoir du président de l’université sur la gestion des carrières et la modulation de service des enseignants chercheurs, dont le volume de travail pourra être davantage modulé entre enseignement et recherche. Plus de souplesse en apparence, mais du texte on ne sait pas si c'est de la souplesse "qualitative" (donnant plus de temps à la recherche, ou à l'enseignement), ou de la souplesse "quantitative": permettant de moduler les dépenses de l'université, en augmentant le volume d'enseignement des enseignants-chercheurs pour éviter d'avoir à leur payer des heures complémentaires...
C'est là que le bât blesse: la ministre promet des conditions plus avantageuses pour les enseignants-chercheurs, qui pourraient dégager du temps pour la recherche à des moments clés de leur parcours, et c'est bien ce qu'ils demandent depuis longtemps. La contestation actuelle vient du fait que, en attribuant tout pouvoir de modulation au seul président de l'université (au lieu du Conseil National des Université, organe national comme son nom l'indique), cette mesure renforce des localismes qui sclérosent déjà trop l'université. Et d'autre part, pour qui fréquente un peu l'université, cette annonce ne paraît pas très sérieuse dans la mesure où précisément les postes d'enseignants-chercheurs tendent à disparaître au profit de postes plus précaires, avec des tâches d'enseignement très lourdes et des rémunérations peu gratifiantes.

Pour davantage d'information sur le sujet, allez voir le documentaire de Thomas Lacoste:
ici, premier épisode:

Les autres épisodes sont en libre accès sur le site internet. Pour soutenir cette initiative vous pouvez acheter le DVD 12€ (frais de port inclus)par paiement en ligne, ou par chèque à l’ordre de L’Autre association, 3, rue des Petites Ecuries, F-75010 Paris. (je n'ai pas de commission, c'est simplement la mention que l'auteur, déjà bien généreux, demande qu'on ajoute à toute citation de son travail, afin qu'il puisse en vivre un peu...)

samedi 3 janvier 2009

Gaza

Je n'ai pas écrit de message depuis le début de l'offensive israélienne sur Gaza. C'est que j'y pense beaucoup, et j'ai beaucoup trop de choses à dire sur le sujet. Tout d'abord, sur le traitement médiatique prétendument "modéré" qui évoque des torts partagés entre Israël victime des roquettes et les Gazaouis victimes des bombardements. Il suffit de savoir compter pour voir l'absurdité de cette équation. Ensuite, sur l'identité des victimes: Israël affirme viser essentiellement des militants du Hamas et ne faire que des dégats collatéraux parmi les "vrais" civils.

Reste à voir qui sont les militants du Hamas: en l'occurrence, n'importe qui travaillant pour le semblant de structure institutionnelle à Gaza; c'est-à-dire policiers, pompiers, enseignants etc. Les cibles sont en effet des cibles civiles, qui touchent le Hamas dans ses activités civiles d'administration d'un territoire dont il avait la charge depuis sa victoire aux élections législative (légitimité légale) et depuis sa rupture avec le fatah de Mahmoud Abbas (qui n'a rien fait pour défendre les députés élus qui ont été jetés en prison en Israël sur des allégations floues de terrorisme ; l'un d'entre eux, président du Parlement, a ainsi été condamné à 36 mois de prison pour son appartenance au Hamas, forme de représaille suite à l' "enlèvement" du caporal Shalit).

Depuis des mois les organisations humanitaires et de défense des droits de l'homme tirent la sonnette d'alarme sur la situation à Gaza. Pénurie d'énergie, d'eau, de denrées alimentaires. Enfermement. Blocage de toute activité. Ces mesures n'étaient pas, pour Israël, un moyen de pression pour forcer le Hamas à la négociation, puisque c'est le Hamas lui-même qui a proposé une trêve et proposé de négocier - ce à quoi Israël a répondu qu'il ne négociait pas avec les "terroristes". Il a bien fallu pourtant que les Britanniques acceptent de discuter avec le Sinn Fein pour régler la question nord-irlandaise. L'accusation de terrorisme n'est pas signe d'une volonté d'apaisement politique, surtout lorsqu'elle vise un mouvement qui, devenu responsable de la gestion des affaires courantes, est en train d'accomplir sa propre mutation (bel article de Libé sur le sujet). Le choix de cibles telles que le siège de la police (visé le jour de la remise des diplômes à la nouvelle promotion de policiers), une caserne de pompiers près d'un camp de réfugiés, l'université islamique de Gaza (qui n'est pas un obscur repaire de Talibans mais une réelle institution académique), laisse planer des doutes sur les intentions réelles des stratèges israéliens. S'agit-il vraiment de faire cesser des tirs de roquette? D'affaiblir le Hamas? Ou de réoccuper Gaza?

En 2005, le choix de Sharon d'évacuer les colons de Gaza semblait politiquement courageux mais en réalité c'était une décision bien pragmatique. Gaza était une sorte de ghetto moche, avec quelques colonies cossues entourées de hordes de Palestiniens affamés; maintenir la sécurité des colons juifs coûtait cher. En plus, la surexploitation des nappes phréatiques avait causé la salinisation des ressources en eau, et il fallait importer à grand frais l'eau pour la consommation courante et l'agriculture. Finalement, il valait mieux laisser tomber Gaza et se concentrer sur la Cisjordanie, ce qui fut fait avec grands succès si l'on regarde un peu les cartes du territoire qui revient en vertu des traités à l'autorité palestinienne (CARTE: on remarque que les parties en orange, colonisées, couvrent la totalité des rives du Jourdain). Plus que l'argent, l'eau est le nerf de la guerre dans ces régions arides...

Toutefois, à la réflexion, les dirigeants israéliens, actuellement en campagne, se sont peut-être dit que les rivages de Gaza étaient intéressants, d'autant plus qu'on y a découvert de très importants gisements de gaz. De là à envisager de réoccuper la poudrière gazaouie, le chemin est long et douteux...

Quel est alors le plan israélien? Comme en 2006 avec l'offensive (désastreuse) au Liban, cela ne paraît pas clair. Comme en 2006, les démonstrations de force de l'armée israélienne et leur lot d'innocentes victimes civiles ne vont que renforcer la popularité de mouvements radicaux. Après la "victoire héroïque" du Hezbollah, les drapeaux jaunes flottaient partout au Liban. En Syrie, le Hezbollah était devenu tellement populaire que les discours de Nasrallah (le leader au turban noir) et les chants de lutte étaient en tête du top 50 des vendeurs de K7 à la sauvette. Anecdote locale: des représentants du Hezbollah avaient été invités par des Chrétiens de Marmarita, comme hôtes de marque, lors des cérémonies de l'Assomption du 15 août 2007. Manière de dire que les questions politiques dépassent les questions religieuses. Huntington est mort, recommençons à regarder les faits tels qu'ils se présentent...

samedi 20 décembre 2008

Torture and democracy


Un entretien avec Darius Rejali, professeur de sciences politiques à Reed College (Oregon, USA), sur le site de nonfiction.