Alors que l’offensive sur Gaza continue, des voix discordantes se font entendre dans la société israélienne. Une vidéo circule sur internet montrant un autre visage de la guerre : celui des jeunes réservistes qui la rejettent.
On les appelle « refuzniks », ou sarvanim en hébreu. Ce sont ceux qui ont refusé de servir : de servir l’occupation, de participer aux combats. Dans un pays où l’armée occupe une place si importante, la position de ces objecteurs de conscience est difficile à tenir. Tous les citoyens juifs israéliens doivent accomplir un service militaire obligatoire d’une durée de 3 ans pour les hommes et 22 mois pour les femmes, auxquels s’ajoute en théorie un mois de réserve par an, jusqu’à 40 ans (1). L’armée est le véritable rite d’entrée dans la société israélienne, à bien des égards. Elle est vue aussi comme une indispensable condition de survie de l’Etat hébreu.
Il faut du courage pour refuser, plus que pour se battre, affirme Noam Livne, car lorsqu’on refuse on est seul contre tous. Ce jeune israélien est bien conscient des risques qu’il prend en ignorant l’ordre de mobilisation : il a déjà été emprisonné en 2001 suite à son refus de servir dans les territoires occupés ; cette fois, dit-il, « j’ai préparé un sac à la maison avec des bouquins et tout ce dont j’aurai besoin en prison ».
Noam est membre de "Le Courage de refuser", un mouvement fort de plus de 600 signataires, soldats et officiers de réserve, qui dénoncent le rôle de l’armée dans l’occupation des territoires palestiniens, et considèrent que la stratégie répressive ne sert pas la sécurité d’Israël. Le mouvement "Yesh Gvul" (Il y a des limites), constitué pendant la guerre du Liban de 1982, a compté jusqu'à 3000 membres. Le site "Refusenik watch" (www.oznik.com) estime qu'il y a à ce jour 1686 refuseniks. Les plus jeunes se sont rendus célèbres à travers le "mouvement du 18 décembre", qui rassemble des lycéens - des "shministim", comme ils se désignent: ils ont 18 ou 19 ans, et ils ont préféré la prison à la conscription.
C'est à ce choix éthique qu'appellent les manifestations pacifistes qui ont lieu en Israël depuis le début des opérations militaires sur la bande de Gaza. Les refuzniks critiquent l'aveuglement moral dont seraient victimes leurs camarades dans l’armée : « Les gens me disent, la pitié et la compassion, ce sont des mots de civils, on les laisse à la maison avant de partir au front, et c’est comme ça qu’ils en viennent à bombarder des écoles, ou l’université islamique de Gaza ! », déplore Jonathan Shapira, réserviste de l’armée de l’air. Selon ces anciens combattants qui ont déposé les armes, aucune guerre ne produira de paix durable : « On ne peut pas édifier la sécurité de Sdérot sur la souffrance de Gaza ».
PS. Infos complémentaires dans la rubrique "commentaires".
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(1) En réalité le fonctionnement de la conscription est complexe: il inclut les Druzes mais n'inclut ni les Arabes chrétiens ni les Arabes musulmans (sauf exceptions sur la base du volontariat); les femmes sont en général dispensées des obligations de réserve; les ultraorthodoxes ("haredim")peuvent effectuer des formes de service civil au lieu de porter les armes. Pour plus d'information sur la conscription mais aussi sur les forces militaires israéliennes, on se reportera à l'ouvrage de Pierre Razoux Tsahal, ed. Perrin 2006.
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mercredi 14 janvier 2009
samedi 10 janvier 2009
Noga: Lettre d'Israël.
(ceci est la traduction de la lettre de Noga, une amie juive israélienne qui travaille pour une ONG de droits de l'homme à Tel Aviv)
Salut Yasmine,
Pardon d'avoir tardé à te répondre. oui, c'est très difficile ici [en Israel]. Bien sûr, la pire souffrance est à Gaza. Une collègue et amie à moi est là bas, elle vit dans le camp de réfugiés de Shati (plage). la semaine dernière une maison a été bombardée depuis la mer, à 70 mètres de la sienne. Des familles ont été tuées. Je lis des histoires terrifiantes sur la vie quotidienne à Gaza: rester terré impuissant, terrifié, attendre la mort.
Pour moi, en plus de la douleur que me causent les souffrances à Gaza il y a la douleur et le désespoir à entendre mes concitoyens israéliens. Il y a toujours ici de l'enthousiasme pour les guerres, mais je crois que le soutien qu'on voit à présent est inédit. Dans le passé, on prétendait au moins à la moralité. Les forces armées israéliennes s' "excusaient" de tuer des civils. Maintenant il n'y a plus aucune inhibition. On tue des centaines d'hommes, femmes et enfants innocents, en quelques jours, comme "légitime défense", et l'audience applaudit. Je suis au delà du désespoir et de la déception. Je n'ai plus d'attentes ou d'espoir sur cet endroit. Il y a des gens gentils et sympathiques, et j'en connais personnellement, qui peuvent soutenir les crimes les plus atroces. C'est l'humanité. La machine de propagande a marché à 100% et a réussi à éliminer les instincts moraux que les gens sont supposés avoir.
Tout cela est bien triste.
J'ai de la chance, cependant, que toute ma famille partage mes vues, mes collègues aussi bien évidemment, et mes amis, dans leur majorité. Il y a des manifestations tout le temps. Samedi dernier [le 3 janvier] plusieurs milliers de personnes ont défilé à Tel Aviv (photos jointes). Cela réchauffe le coeur de voir encore un peu de bon sens et de moralité ici...
La plupart des partis politiques ont soutenu l'attaque au début, même les partis prétendument "de gauche" (et je ne leur donnerai jamais mon vote, à aucun d'entre eux). Maintenant, comme on pouvait s'y attendre, on entend de plus en plus de voix en faveur d'une trêve. Si le nombre de soldats israéliens tués augmente, l'opinion publique va aussi changer progressivement. C'est ce qui s'est passé concernant l'opération au Liban d'il y a 2 ans. La souffrance des Libanais avait été complètement exclue du débat. Loin des regards. Ici, on reconnaît la souffrance des Gazaouis, mais notre besoin de "légitime défense", et/ou le fait qu' "ils" aient voté Hamas justifie, aux yeux de la plupart des Israéliens, n'importe quel crime contre eux.
Les gens ici n'ont aucune mémoire, et ils vont répéter et croire les mêmes slogans et les mêmes opérations minables qu'Israël a tentées et échouées plusieurs fois au Liban et dans les territoires occupés. un mélange de méchanceté et de stupidité...
au moins on peut supposer que tout cela sera fini avant le 20 janvier, parce qu'Obama a émis des protestations... Je l'espère ! mais le traumatisme pour les Gazaouis, et le dommage à une possible réconciliation subsisteront encore pour une ou deux générations.
J'imagine que cela ne te donne pas envie d'essayer de revenir visiter Israël prochainement...
Je te souhaite une très très bonne année ;
Noga
Salut Yasmine,
Pardon d'avoir tardé à te répondre. oui, c'est très difficile ici [en Israel]. Bien sûr, la pire souffrance est à Gaza. Une collègue et amie à moi est là bas, elle vit dans le camp de réfugiés de Shati (plage). la semaine dernière une maison a été bombardée depuis la mer, à 70 mètres de la sienne. Des familles ont été tuées. Je lis des histoires terrifiantes sur la vie quotidienne à Gaza: rester terré impuissant, terrifié, attendre la mort.
Pour moi, en plus de la douleur que me causent les souffrances à Gaza il y a la douleur et le désespoir à entendre mes concitoyens israéliens. Il y a toujours ici de l'enthousiasme pour les guerres, mais je crois que le soutien qu'on voit à présent est inédit. Dans le passé, on prétendait au moins à la moralité. Les forces armées israéliennes s' "excusaient" de tuer des civils. Maintenant il n'y a plus aucune inhibition. On tue des centaines d'hommes, femmes et enfants innocents, en quelques jours, comme "légitime défense", et l'audience applaudit. Je suis au delà du désespoir et de la déception. Je n'ai plus d'attentes ou d'espoir sur cet endroit. Il y a des gens gentils et sympathiques, et j'en connais personnellement, qui peuvent soutenir les crimes les plus atroces. C'est l'humanité. La machine de propagande a marché à 100% et a réussi à éliminer les instincts moraux que les gens sont supposés avoir.
Tout cela est bien triste.
J'ai de la chance, cependant, que toute ma famille partage mes vues, mes collègues aussi bien évidemment, et mes amis, dans leur majorité. Il y a des manifestations tout le temps. Samedi dernier [le 3 janvier] plusieurs milliers de personnes ont défilé à Tel Aviv (photos jointes). Cela réchauffe le coeur de voir encore un peu de bon sens et de moralité ici...
La plupart des partis politiques ont soutenu l'attaque au début, même les partis prétendument "de gauche" (et je ne leur donnerai jamais mon vote, à aucun d'entre eux). Maintenant, comme on pouvait s'y attendre, on entend de plus en plus de voix en faveur d'une trêve. Si le nombre de soldats israéliens tués augmente, l'opinion publique va aussi changer progressivement. C'est ce qui s'est passé concernant l'opération au Liban d'il y a 2 ans. La souffrance des Libanais avait été complètement exclue du débat. Loin des regards. Ici, on reconnaît la souffrance des Gazaouis, mais notre besoin de "légitime défense", et/ou le fait qu' "ils" aient voté Hamas justifie, aux yeux de la plupart des Israéliens, n'importe quel crime contre eux.
Les gens ici n'ont aucune mémoire, et ils vont répéter et croire les mêmes slogans et les mêmes opérations minables qu'Israël a tentées et échouées plusieurs fois au Liban et dans les territoires occupés. un mélange de méchanceté et de stupidité...
au moins on peut supposer que tout cela sera fini avant le 20 janvier, parce qu'Obama a émis des protestations... Je l'espère ! mais le traumatisme pour les Gazaouis, et le dommage à une possible réconciliation subsisteront encore pour une ou deux générations.
J'imagine que cela ne te donne pas envie d'essayer de revenir visiter Israël prochainement...
Je te souhaite une très très bonne année ;
Noga
vendredi 10 octobre 2008
Contre l'idée de sanction (lecture)
Jean-Marie Guyau, philosophe et poète, né en 1854 et mort en 1888 a connu la vie fulgurante des génies. D'inspiration spiritualiste, progressiste, il entreprend de réexaminer la question de la morale et de la loi. Les lois de la société sont-elles identiques à la loi morale? La sanction est-elle nécessaire à la loi morale ? Pour situer Guyau, météore souvent absente des manuels de philosophie, on peut dire qu'il reprend la critique du rationalisme kantien telle que formulée par Schopenhauer, c'est-à-dire en insistant sur le caractère sensible de l'homme; mais il y ajoute un ton délibérément optimiste. Sans le cynisme de Nietzsche, qui annotera abondamment son Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction.
Le petit texte ici commenté est une sorte de travail préparatoire au traité publié en 1884. On peut le trouver en accès libre sur wikisource : Critique de l'Idée de Sanction, ou bien en librairie sous le titre Contre l'Idée de sanction (carnets de l'Herne, 2008).
"L’humanité a presque toujours considéré la loi morale et sa sanction comme inséparables : aux yeux de la plupart des moralistes, le vice appelle rationnellement à sa suite la souffrance, la vertu constitue une sorte de droit au bonheur. Aussi l’idée de sanction a-t-elle paru jusqu’ici une des notions primitives et essentielles de toute morale."
Pourtant la sanction ne peut servir à fonder la loi, car agir pour ne pas subir de sanction c'est agir en fonction de son intérêt, et non en fonction de l'impératif moral. D'autre part, la sanction elle même semble aller contre la morale, car tuer son prochain, même si c'est en rétribution d'un crime, peut difficilement passer pour le parangon du Bien. Pourtant comme l'idée de sanction se retrouve dans toute discussion de morale, on la retrouve aussi bien au fond de toute religion (Dieu nous récompense de nos bonnes actions et nous punit de nos péchés). Or si la loi morale est pure et désintéressée, elle devrait se satisfaire d'elle-même et ne pas s'armer de sanctions; il n'y a qu'une loi faible et vulnérable qui ait besoin de sanction pour se renforcer: voilà le paradoxe central que développe Guyau. Plus le principe moral est sacré et absolu, plus il doit être détaché de toute notion de sanction.
Ce raisonnement, qui peut sembler paradoxal voire absurde au premier abord, repose sur une distinction fondamentale entre l'ordre de la morale et l'ordre social. La sphère du social est celle de l'action, inévitablement marquée par une perspective utilitariste. La morale pure quant à elle se situe au delà de toute utilité: c'est l'ordre des valeurs absolues, désintéressées, détachées de toute perspective d'action. Il n'y a que dans la sphère du social que le châtiment fait sens: sans son utilité sociale, il serait tout aussi blâmable que le crime même. La justice distributive (qui attribue à chacun selon le mérite) "n’a donc de valeur qu’en tant qu’elle exprime un idéal tout social, dont les lois économiques tendent d’elles-mêmes à produire la réalisation". La référence au modèle économique indique bien de quoi il s'agit: la justice distributive vise à assurer le bon fonctionnement de la société, en termes d'échanges et de coopération entre les individus; elle récompense les actions pro-sociales, et punit les actes anti-sociaux. L'idéal moral quant à lui est de l'ordre du désintéressement pur :
"On sait la légende hindoue suivant laquelle Bouddha donna son propre corps en nourriture à une bête féroce qui mourait de faim. C’est là la pitié suprême, la seule qui ne renferme pas quelque injustice cachée. Une telle conduite, absurde au point de vue pratique et social, est la seule légitime au point de vue de la pure moralité."
La sanction est donc un mécanisme de défense sociale, elle n'est même qu'une forme sophistiquée de l'instinct de conservation. Contrairement à ce que voudrait nous faire croire la formulation rationaliste des lois, ces dernières ont pour origine notre nature sensible: une réaction instinctive contre ce qui nous menace, et une défense de ce pour quoi nous avons un penchant, ou de la sympathie. C'est ce qui explique que la loi humaine du droit positif (le droit écrit par le législateur) soit toujours suspecte de partialité, de biais, d'injustice. Car elle n'interdit que ce qui nuit à ceux auxquels nous pouvons nous identifier: "la sanction pénale n'est au fond qu'une défense exercée par des individus à la place desquels nous pouvons nous transporter en esprit, contre d'autres à la place desquels nous ne voulons pas nous mettre". Les lépreux, les pauvres, les sans-papiers etc.
Loin d'être cynique pourtant Guyau affirme un optimisme sincère, reposant sur l'idée de progrès et d'évolution des sociétés. Une loi d'économie de la force produit un adoucissement croissant de la sanction pénale: plus besoin de supplices compliqués, une simple peine d'emprisonnement suffit; ce qui justifie la peine ce n'est donc pas sa ressemblance avec le crime, mais simplement son efficacité au point de vue de la défense sociale. Au terme du processus de civilisation, la justice distributive (qui distribue les privilèges et les peines individuellement) laissera place à la 'charité'.
Guyau parle-t-il ici du futur de notre société ou bien de la Fin des Temps? La chose n'est pas claire... L'essai se termine en effet par un examen de la notion de sanction en religion - et notre philosophe balaie d'un revers de main l'Enfer (Dieu est bien au dessus de toutes ces fantaisies, diablotins et fumerolles): la 'sanction' suprême, c'est la sanction d'amour et de fraternité. Celui qui fait le mal se trouverait isolé, celui qui fait le bien trouverait le bonheur dans la coopération et l'amour partagé. On a envie de sortir les violons et de crier Alléluia.
Et un petit malin passe la tête comme un démon sorti de sa boîte: dis Guyau tu ne retombes pas dans l'utilitarisme que tu dénonçais? Et n'est-il pas aussi immoral de laisser faire le mal? Et en parlant de l'avènement du règne de la charité universelle n'as-tu pas confondu les deux ordres, ce monde d'ici bas et l'Autre monde, que tu distinguais pourtant auparavant?
D'ailleurs, revenant sur Kant et sa grosse artillerie germanique, Guyau concède qu'on ajoute la sanction à la loi pour la légitimer...On oublierait presque que cela a une importance, tant Guyau change immédiatement de sujet pour raconter une jolie histoire d'une bonne femme damascène qui portait une torche pour brûler le Paradis, et une cruche pour éteindre l'Enfer, comme ça les gens agiraient par pur amour de Dieu.
Mais légitimer la loi - surtout dans une société sans dieu - ce n'est pas rien. C'est même plutôt important. C'est dire que la loi est importante, que la société en a besoin, que par exemple l'interdiction de tuer est nécessaire à la protection de tous, quelle que soit l'identité de la victime; que l'interdiction de voler est aussi nécessaire (à partir du moment où l'on reconnaît un droit à la propriété), qu'il s'agisse d'un vol à l'étalage ou bien d'une embrouille boursière comme on en voit tant. C'est précisément parce que certains crimes ne sont pas sanctionnés que la loi se trouve être injuste- et qu'elle perd sa légitimité. Or la légitimité c'est bien ce sur quoi repose la société comme organisation politique. Si nos institutions, qui nous abrutissent de bureaucratie, n'avaient aucune légitimité à nos yeux, nous irions nous construire une cabane dans les bois pour vivre avec les ours. Et il ne s'agit pas ici seulement d'utilité; chacun est capable de voir l'injustice qui lui profite (voyez par exemple ces milliardaires américains qui s'indignent de tomber dans les niches fiscales et soutiennent une réforme de l'impôt!); faire un procès aux crimes du passés (à Papon par exemple) n'a rien d' utile mais cela est dans une certaine mesure nécessaire pour assurer la légitimité de l'Etat.
Guyau a raison pourtant, ce n'est pas le quantum de la peine (les années d'emprisonnement par exemple) qui fait la légitimité de la loi. On ferait bien de reléguer les peines plancher au placard de l'histoire, avec l'Enfer et autres vieilleries. Ca ne va pas trop avec le principe d'économie (qui va prendre une nouvelle rigueur, au vu de l'actualité financière).
Le petit texte ici commenté est une sorte de travail préparatoire au traité publié en 1884. On peut le trouver en accès libre sur wikisource : Critique de l'Idée de Sanction, ou bien en librairie sous le titre Contre l'Idée de sanction (carnets de l'Herne, 2008).
"L’humanité a presque toujours considéré la loi morale et sa sanction comme inséparables : aux yeux de la plupart des moralistes, le vice appelle rationnellement à sa suite la souffrance, la vertu constitue une sorte de droit au bonheur. Aussi l’idée de sanction a-t-elle paru jusqu’ici une des notions primitives et essentielles de toute morale."
Pourtant la sanction ne peut servir à fonder la loi, car agir pour ne pas subir de sanction c'est agir en fonction de son intérêt, et non en fonction de l'impératif moral. D'autre part, la sanction elle même semble aller contre la morale, car tuer son prochain, même si c'est en rétribution d'un crime, peut difficilement passer pour le parangon du Bien. Pourtant comme l'idée de sanction se retrouve dans toute discussion de morale, on la retrouve aussi bien au fond de toute religion (Dieu nous récompense de nos bonnes actions et nous punit de nos péchés). Or si la loi morale est pure et désintéressée, elle devrait se satisfaire d'elle-même et ne pas s'armer de sanctions; il n'y a qu'une loi faible et vulnérable qui ait besoin de sanction pour se renforcer: voilà le paradoxe central que développe Guyau. Plus le principe moral est sacré et absolu, plus il doit être détaché de toute notion de sanction.
Ce raisonnement, qui peut sembler paradoxal voire absurde au premier abord, repose sur une distinction fondamentale entre l'ordre de la morale et l'ordre social. La sphère du social est celle de l'action, inévitablement marquée par une perspective utilitariste. La morale pure quant à elle se situe au delà de toute utilité: c'est l'ordre des valeurs absolues, désintéressées, détachées de toute perspective d'action. Il n'y a que dans la sphère du social que le châtiment fait sens: sans son utilité sociale, il serait tout aussi blâmable que le crime même. La justice distributive (qui attribue à chacun selon le mérite) "n’a donc de valeur qu’en tant qu’elle exprime un idéal tout social, dont les lois économiques tendent d’elles-mêmes à produire la réalisation". La référence au modèle économique indique bien de quoi il s'agit: la justice distributive vise à assurer le bon fonctionnement de la société, en termes d'échanges et de coopération entre les individus; elle récompense les actions pro-sociales, et punit les actes anti-sociaux. L'idéal moral quant à lui est de l'ordre du désintéressement pur :
"On sait la légende hindoue suivant laquelle Bouddha donna son propre corps en nourriture à une bête féroce qui mourait de faim. C’est là la pitié suprême, la seule qui ne renferme pas quelque injustice cachée. Une telle conduite, absurde au point de vue pratique et social, est la seule légitime au point de vue de la pure moralité."
La sanction est donc un mécanisme de défense sociale, elle n'est même qu'une forme sophistiquée de l'instinct de conservation. Contrairement à ce que voudrait nous faire croire la formulation rationaliste des lois, ces dernières ont pour origine notre nature sensible: une réaction instinctive contre ce qui nous menace, et une défense de ce pour quoi nous avons un penchant, ou de la sympathie. C'est ce qui explique que la loi humaine du droit positif (le droit écrit par le législateur) soit toujours suspecte de partialité, de biais, d'injustice. Car elle n'interdit que ce qui nuit à ceux auxquels nous pouvons nous identifier: "la sanction pénale n'est au fond qu'une défense exercée par des individus à la place desquels nous pouvons nous transporter en esprit, contre d'autres à la place desquels nous ne voulons pas nous mettre". Les lépreux, les pauvres, les sans-papiers etc.
Loin d'être cynique pourtant Guyau affirme un optimisme sincère, reposant sur l'idée de progrès et d'évolution des sociétés. Une loi d'économie de la force produit un adoucissement croissant de la sanction pénale: plus besoin de supplices compliqués, une simple peine d'emprisonnement suffit; ce qui justifie la peine ce n'est donc pas sa ressemblance avec le crime, mais simplement son efficacité au point de vue de la défense sociale. Au terme du processus de civilisation, la justice distributive (qui distribue les privilèges et les peines individuellement) laissera place à la 'charité'.
Guyau parle-t-il ici du futur de notre société ou bien de la Fin des Temps? La chose n'est pas claire... L'essai se termine en effet par un examen de la notion de sanction en religion - et notre philosophe balaie d'un revers de main l'Enfer (Dieu est bien au dessus de toutes ces fantaisies, diablotins et fumerolles): la 'sanction' suprême, c'est la sanction d'amour et de fraternité. Celui qui fait le mal se trouverait isolé, celui qui fait le bien trouverait le bonheur dans la coopération et l'amour partagé. On a envie de sortir les violons et de crier Alléluia.
Et un petit malin passe la tête comme un démon sorti de sa boîte: dis Guyau tu ne retombes pas dans l'utilitarisme que tu dénonçais? Et n'est-il pas aussi immoral de laisser faire le mal? Et en parlant de l'avènement du règne de la charité universelle n'as-tu pas confondu les deux ordres, ce monde d'ici bas et l'Autre monde, que tu distinguais pourtant auparavant?
D'ailleurs, revenant sur Kant et sa grosse artillerie germanique, Guyau concède qu'on ajoute la sanction à la loi pour la légitimer...On oublierait presque que cela a une importance, tant Guyau change immédiatement de sujet pour raconter une jolie histoire d'une bonne femme damascène qui portait une torche pour brûler le Paradis, et une cruche pour éteindre l'Enfer, comme ça les gens agiraient par pur amour de Dieu.
Mais légitimer la loi - surtout dans une société sans dieu - ce n'est pas rien. C'est même plutôt important. C'est dire que la loi est importante, que la société en a besoin, que par exemple l'interdiction de tuer est nécessaire à la protection de tous, quelle que soit l'identité de la victime; que l'interdiction de voler est aussi nécessaire (à partir du moment où l'on reconnaît un droit à la propriété), qu'il s'agisse d'un vol à l'étalage ou bien d'une embrouille boursière comme on en voit tant. C'est précisément parce que certains crimes ne sont pas sanctionnés que la loi se trouve être injuste- et qu'elle perd sa légitimité. Or la légitimité c'est bien ce sur quoi repose la société comme organisation politique. Si nos institutions, qui nous abrutissent de bureaucratie, n'avaient aucune légitimité à nos yeux, nous irions nous construire une cabane dans les bois pour vivre avec les ours. Et il ne s'agit pas ici seulement d'utilité; chacun est capable de voir l'injustice qui lui profite (voyez par exemple ces milliardaires américains qui s'indignent de tomber dans les niches fiscales et soutiennent une réforme de l'impôt!); faire un procès aux crimes du passés (à Papon par exemple) n'a rien d' utile mais cela est dans une certaine mesure nécessaire pour assurer la légitimité de l'Etat.
Guyau a raison pourtant, ce n'est pas le quantum de la peine (les années d'emprisonnement par exemple) qui fait la légitimité de la loi. On ferait bien de reléguer les peines plancher au placard de l'histoire, avec l'Enfer et autres vieilleries. Ca ne va pas trop avec le principe d'économie (qui va prendre une nouvelle rigueur, au vu de l'actualité financière).
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