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dimanche 16 septembre 2012

Crise d'honneur

Récit. 

N. avait toujours mangé à sa faim, il avait fait travailler les autres pour lui, il avait bénéficié, comme par un droit de seigneur, de tout ce que les autres avaient de meilleur dans leurs champs et dans leurs maisons; bien que sa situation eût beaucoup décliné, il se croyait tout permis, il se sentait le droit de tout exiger, de s'attribuer seul la parole, d'insulter et même de battre ceux qui lui résistaient. Sans doute est-ce pour cela qu'on le tenait pour amahbul. Amahbul, c'est l'individu éhonté et effronté qui outrepasse les limites de la bienséance garante des bonnes relations, c'est celui qui abuse d'un pouvoir arbitraire et commet des actes contraires à ce qu'enseigne l'art de vivre. Ces imahbal (pluriel de amahbul), on les fuit parce qu'on n'aime pas avoir une contestation avec eux, parce qu'ils sont à l'abri de la honte, parce que celui qui s'affronterait à eux serait en tous les cas la victime, même s'il se trouvait avoir raison.
Notre homme avait dans son jardin un mur à construire.Son voisin avait un mur de soutènement. Il jette le mur à bas et transporte chez lui les pierres. Cet acte arbitraire ne s'exerçait pas, cette fois, contre un plus faible: la "victime" avait les moyens, et largement, de se défendre. C'était un homme jeune, fort, comptant beaucoup de frères et de parents, appartenant à une famille nombreuse et puissante. Il était donc évident que s'il ne relevait pas le défi, ce n'était pas par crainte. Par suite, l'opinion publique ne pouvait voir dans cet acte abusif un véritable défi, portant atteinte à l'honneur. Tout au contraire, l'opinion et la victime ont affecté de l'ignorer: en effet, il est absurde de tomber dans une querelle avec un amahbul ; ne dit-on pas "amahbul, fuis-le"?

Le sens de l'honneur. 

C'est le titre de l'essai qui ouvre "Trois études d'ethnologie kabyle", et dont est extraite cette histoire (in Esquisse d'une théorie de la pratique (1972), éd. Points-Seuil, 2000, p.19-60). Pierre Bourdieu, qui se fait alors anthropologue de ce qui reste de la société traditionnelle algérienne, observe comment se pratique l'honneur, à quelles actions correspondent cette notion morale. 
Le sentiment de l'honneur, écrit-il, est "vécu devant les autres": le point d'honneur est avant tout ce qui porte à défendre, à n'importe quel prix, une certaine image de soi, destinée aux autres. L'homme d'honneur n'a qu'une parole, et cette parole engage tout son groupe ; réciproquement, il est engagé solidairement vis-à-vis de son groupe si celui-ci est mis au défi: tout individu a obligation de protéger un parent contre un non-parent. La foi jurée est en même temps fidélité à soi et conformité à la communauté. Elle commande de riposter contre toute attaque, offense, outrage.
Toute ? Non, car "les conduites d'honneur s'imposent seulement à l'égard de ceux qui en sont dignes". En ce sens, l'honneur n'est pas une règle juridique, mais une règle traditionnelle; le système des valeurs, la grammaire des conduites d'honneur sont d'un ordre différent: "l'ethos de l'honneur s'oppose, dans son principe même, à une morale universelle et formelle affirmant l'égale dignité de tous les hommes, et par suite l'identité des droits et des devoirs". Seul l'homme d'honneur a une dignité à défendre, et sa dignité n'est vulnérable que face à un autre homme d'honneur. C'est pourquoi on ne se bat pas avec amahbul, on ne relève pas le gant de qui n'est pas adversaire estimable. 
Pour éclairer le fonctionnement de l'honneur, Bourdieu décline trois règles : premièrement, "pour qu'il y ait défi, il faut que celui qui le lance estime celui qui le reçoit digne d'être défié, c'est-à-dire capable de relever le défi, bref, le reconnaisse comme son égal en honneur" ; deuxièmement, "celui qui défie un homme incapable de relever le défi, c'est-à-dire incapable de poursuivre l'échange engagé, se déshonore lui-même" ; troisièmement, "seul un défi (ou une offense) lancé par un homme égal en honneur mérite d'être relevé".

Barbus sourcilleux.

Comment alors ne serait-il pas absurde, et même dégradant, de répondre à une insulte lancée par une vidéo potache et vulgaire sur un site internet ? Comment comprendre le soulèvement des musulmans pour riposter contre une poignée de jeunes au goût douteux et à l'humour très en dessous de la ceinture ?

Ces manifestations - qui ont agité ces derniers jours l'Egypte, la Libye, la Tunisie, le Soudan, le Yémen, le Pakistan, l'Irak, l'Iran -  interviennent six ans après l'affaire des caricatures du Jyllands Posten. Elles semblent rappeler périodiquement la gravité de la crise que traversent un ensemble de pays plus ou moins liés les uns aux autres par des référents religieux communs, et/ou une langue commune, et/ou des médias communs et des forums de coopération ou d'échange partagés. A ceux qui pensaient que le printemps arabe aurait apporté une réponse démocratique à cette crise, cette nouvelle flambée apporte un démenti cinglant.

Petit rappel des faits: en juillet 2012, un film amateur parodiant l'histoire sainte musulmane sur le modèle de La vie de Brian est posté sur internet ; "The innocence of Muslim" ne fait pas la une de la critique cinématographique: c'est une sorte d'auto-production potache, faite de bouts de ficelles et d'acteurs ratés, sur un ton qui ne cherche pas à dépasser les soirées de beuverie des frat boys américains. Hasard d'internet ou succès de l'auteur dans la promotion de son film, la chose arrive aux oreilles de relais médiatiques importants, un bloggeur copte, déchu de sa nationalité égyptienne tant ses propos outrageants ont énervé les autorités ; et un évangéliste de Floride connu pour avoir appelé à brûler des exemplaires du Coran et créé un important incident diplomatique. C'est la diffusion par la chaîne égyptienne Al-Nas qui met le feu aux poudres: chaîne conservatrice, et même ouvertement islamiste, la chaîne est notamment représentée par un animateur de tendance salafiste (un courant rigoriste qui s'oppose aux Frères Musulmans) ; le 8 septembre, il montre des extraits du film (doublé en arabe) dans une émission populaire, et ensuite poste des extraits sur internet. La vidéo se diffuse ensuite comme une traînée de poudre, et dès le 11 septembre des manifestations éclatent en Egypte et en Libye particulièrement. Le consulat américain de Benghazi est pris d'assaut, l'ambassadeur américain qui se trouvait là, ainsi que deux fonctionnaires, sont tués (cette attaque du consulat, le jour anniversaire des attentats de 2001 sera revendiquée plus tard comme une riposte à l'assassinat d'un chef d'Al-Qaïda). Les manifestations se multiplient. Vendredi 14 septembre, elles touchent des dizaines de pays, causent plusieurs morts et des dizaines de blessés. Pourquoi est-ce une vidéo aussi absurde qui déchaîne tant de passions internationales là où la profanation de Corans par des militaires américains en Afghanistan n'avait causé des réactions violentes qu'au niveau local?

On peut s'interroger sur le caractère spontané de ces réactions. La diffusion de la vidéo suggère qu'elle a été largement instrumentalisée, tant côté américain (n'oublions pas que les élections présidentielles auront lieu dans deux mois) que côté arabe (les révolutions ont laissé un terrain que laïcs, Frères musulmans et salafistes se disputent, et ce tout particulièrement en Egypte, en Libye et en Tunisie). Les images des manifestations du vendredi 14 septembre montrent que les manifestants, peu nombreux (quelques centaines), étaient souvent de jeunes hommes, dont certains portaient des signes distinctifs d'appartenance à des groupes salafistes (voir par exemple les images de l'assaut de l'ambassade américaine à Tunis). Ces manifestations, et l'ampleur de l'indignation soulevée parmi les musulmans, ne sauraient être minimisées- bien que l'affaire soit déjà hors des radars en France. Il n'est pas seulement question d'affaires internes, de conflits de pouvoir et de cuisine politique. Il est aussi question d'honneur, d'un honneur mal placé sans doute, trop vulnérable à l'ère d'internet et des nouvelles technologies de la communication, mais d'un honneur que des millions de personnes estiment bafoué, méprisé, foulé aux pieds. Pourquoi les musulmans sont-ils si susceptibles ? L'auto-dérision et le sens de l'humour étaient pourtant une question de survie sous les régimes dictatoriaux que les soulèvements de 2011 ont attaqués. 

Alors que ces manifestations réclament à la fois la restriction de la liberté d'expression, et l'application d'un droit international censé protéger la religion de chacun, il est tentant de suggérer l'hypothèse d'un dérèglement du sens de l'honneur dans un contexte mondialisé, où les normes internationales ont pris une importance considérable, tout en étant appliquées de manière asymétrique. C'est un ordre inégalitaire qu'elles instaurent, et dans cet ordre, les pays musulmans se voient comme les dominés. C'est en Afghanistan et en Iraq qu'on peut combattre sans être soumis aux lois de la guerre contrôlées par la Cour pénale internationale par exemple, tandis qu'en Libye ou au Soudan ce tribunal du droit universel inculpe des dirigeants ; si Israël cristallise tant les passions ce n'est pas seulement parce que la Palestine figure l'Andalousie perdue d'un âge d'or de l'islam, que parce que sur son petit territoire se trouvent concentrées toutes ces contradictions d'un droit inéquitable. Les groupes salafistes font leur miel de ces contradictions, qui légitiment pour eux le rejet du droit positif au profit du droit religieux. Ces enjeux globaux apparaissent de manière flagrante dans les répertoires d'action choisis par les manifestants : brûler des drapeaux, s'attaquer aux ambassades et à leur personnel. Il s'agit de riposter sur des symboles étatiques, et dans un registre politique. On aurait pu imaginer d'autres types de protestation : des manifestations pacifiques psalmodiant le Coran, des satires grossières de l'Amérique ou de la chrétienté postées sur internet... Mais la montée en généralité opérée par le fait de s'adresser à l'Etat (plutôt qu'à l'auteur de la vidéo, dont l'identité demeure obscure), et la violence des moyens d'action, appellent deux réflexions. 

Tout d'abord que, dans ce sens de l'honneur déréglé, hypertrophié, les manifestants réagissent malgré tout selon la logique traditionnelle. Ce n'est pas directement au amahbul qu'ils s'adressent, mais à ceux qui, "proches" de lui (ne serait-ce que par responsabilité institutionnelle), peuvent le "raisonner". C'est la suite de l'histoire de Bourdieu. 

La victime s'en fut trouver le frère du coupable. Celui-ci donnait raison au plaignant mais s'interrogeait sur les moyens de faire entendre raison à l'amahbul. Il fit comprendre à son interlocuteur qu'il avait eu tort de ne pas réagir avec la même viomlence sur le champ. (...) Alors, le visiteur, changeant brusquement d'attitude, s'indigna: "Oh, Si M., pour qui me prends-tu? Crois-tu que j'accepterais d'avoir une discussion avec Si N. pour quelques pierres? Je suis venu te voir, toi, parce que je sais que tu es sage et qu'avec toi je puis parler, que tu me comprendras, je ne suis pas venu demander qu'on me paie les pierres (...)  car ce que Si N. a fait, il faut être amahbul  pour le faire et moi, je ne vais pas me jeter moi-même dans la honte avec un amahbul. Je fais remarquer seulement que ce n'est pas avec de tels procédés que l'on bâtit une maison licite, juste"
Dans l'histoire de Bourdieu, le litige se résout par la parole. Celui qui se met en colère contre l'amahbul est lui-même amahbul. Pour préserver son honneur il se doit de débattre de son litige dignement, avec qui est digne (dans l'histoire, le frère). Ce qui manque, dans notre affaire de vidéo, c'est la médiation de la parole. Cris, hurlements, jets de pierre et de cocktails molotov ne font pas de soi un interlocuteur digne. Simplement une foule sauvage. Il est urgent de retrouver la parole: non pas celle d'un verbe divin diffusé en boucle sur des cassettes nasillardes dans les boutiques, les taxis, les rues et les cafés de Tunis, du Caire, de Damas ou Karachi ; mais celle d'un verbe humain qui pense, aime, débat. Dans des pays qui se vantaient d'avoir autrefois les plus grandes universités et bibliothèques du monde (la Maison de la Sagesse ; la Zitouna ; Al-Azhar...), on ne trouve, sur les étals des bouquinistes, qu'exégèses du Coran, manuels de cuisine, et essais sur le complot américano-sioniste. Retrouver la fierté dans la parole, celle qui s'écrit plutôt qu'elle ne se crie, est premier défi d'un monde arabe qui recherche sa voix propre.


samedi 31 juillet 2010

Retour sur l'Iran

... à l'occasion d'une exposition-performance à la maison des Métallos, par le collectif "Ruban Vert". Le vert, on l'aura retenu, est la couleur des partisans de Moussavi, puis de l'ensemble de l'opposition à Ahmadinejad lorsque ce dernier a confisqué les élections de juin 2009. Vert couleur de l'islam devenue si subversive, aux yeux des gouvernants de la république islamique, qu'elle en a été interdite, "lorsque nous nous sommes aperçus que la police surveillait qui achetait de la peinture verte dans les magasins, nous nous sommes mis à acheter du bleu et du jaune, et nous avons fait le mélange nous-mêmes".

L'exposition retrace, à travers de tels témoignages, les moments de la révolte populaire, les manifestations de rue, la répression, les arrestations ; mais surtout elle met en scène l'originalité du mouvement et sa créativité, à travers une mobilisation inédite du religieux et du technologique, de performances spontanées dont les artistes du collectif Ruban Vert se font les passeurs.
Mobilisation du religieux car les partisans de Moussavi (l'un des fondateurs de la République Islamique) revendiquaient explicitement leur légitimité religieuse contre Ahmadinejad et le guide Khamenei (lequel avait pris la place de Guide Suprême contre le successeur désigné de l'imam Khomeyni) ; parfois (et en particulier pour la jeunesse urbaine) cette mobilisation pouvait n'être qu'instrumentale : par exemple porter un portrait de Khomeyni sur soi pendant les manifestations pour n'être pas battu par la police; ou tenir avec soi son chapelet vert, comme le raconte l'un des artistes du collectif Ruban Vert dans l'exposition d'objets-témoins: "Quand je me retrouve face aux flics avec leurs bâtons et leurs habits effrayants, je sors mon chapelet, je le bouge devant leurs yeux et je récite mes prières. Après, quand les gens se réunissent et au moment de lancer les slogans, je le mets autour de mon poignet, et ainsi il devient mon bracelet vert". Dans le contexte iranien, cette mobilisation du religieux a un sens profondément révolutionnaire, renvoyant aux journées de 1979, lorsque le peuple criait "Dieu est grand" sur les toits pour dénoncer la bassesse de leur dictateur, lorsque l'appel à la transcendance visait à démasquer les supercheries du pouvoir temporel. L'installation sonore recréant l'ambiance des nuits de Téhéran par des hauts parleurs placés dans une chambre noire est un impressionnant témoignage vivant, transmettant non pas un document mais une expérience.
Mobilisation de la technologie aussi, car les citoyens d'Iran à qui l'on avait retiré le droit de cité, en leur volant leur vote, retrouvaient une voix dans les espaces publics virtuels d'internet (voir l'article de Libé): jamais un mouvement populaire ne fut autant filmé par ses participants, qui apportaient chacun leur point de vue à travers l'objectif de leur téléphone portable, et l'envoyaient comme témoignage au monde sur les sites et réseaux sociaux virtuels, en utilisant proxys et fausses adresses ip pour déjouer les censeurs du régime. Twitter et Facebook devinrent des hauts lieux de la mobilisation et de l'information, contournant les interdits. Le collectif Ruban Vert reprend ces matériaux (vidéos, messages twitters...) comme matière artistique à installations et performances. Les documents sont déroutants, mettent le spectateur-témoin en situation de "temps réel" étourdissant; surtout, ces installations et performances illustrent l'éclatement des "mass média" par les nouvelles technologies qui brisent l'unicité de la voix, démultiplient les angles et perspectives.

lundi 13 juillet 2009

Les accommodements raisonnables

Pour prolonger le débat sur la burqa, voici deux liens
- l'un vers l'entretien que j'ai réalisé avec John Bowen, anthropologue américain et spécialiste de l'Islam, qui travaille actuellement sur les musulmans de France et leur perception par les pouvoirs publics: site de nonfiction.
- l"autre vers un article extrêmement stimulant, qui oppose au modèle français de républicanisme rigide les solutions canadiennes d' "accommodements raisonnables": ici.
Est-il besoin de le rappeler: je ne porte pas la burqa, je ne la défends pas, je trouve ça assez moche voire effrayant. Mais comme je l'ai dit précédemment, on ne légifère pas sur les gothiques, les tatoués et les grunges qui puent.

vendredi 19 juin 2009

Burqas

Ce matin en allumant la radio j'apprends qu'une coalition de députés envisage d'ouvrir une enquête parlementaire sur le port de la burqa en France, en vue de son interdiction. La croisade pour la libération de la femme est emmenée par André Gerin, maire communiste de Vénissieux, que sa pénible expérience avec la rébellion des Minguettes a rendu irréductiblement hostile à ce qu'il dénonce comme un islamisme radical, responsable de la communautarisation et de la violence.

Une remarque en préambule: la proposition de résolution est présentée par 58 députés, dont, selon un décompte approximatif basé uniquement sur les prénoms et patronymes, 11 femmes et 0 personne "issue de l'immigration maghrébine". Préambule intéressant, puisqu'il s'agit de libérer la femme musulmane.

Intéressons nous à présent aux motivations de la proposition. Les auteurs commencent par se référer au moment, fondateur s'il en est, de la Révolution française, moment de l'émancipation contre le joug de l'absolutisme et de la religion, qui a proclamé la liberté de religion dans le texte tout en brûlant du curé dans la rue. Moment fondateur également de la tolérance à la française, puisque, s'agissant de religion, elle n'admet que son existence discrète dans l'intimité du foyer, ou dans le folklorisme des jours fériés. C'est là le principe de la laïcité à la française, dont le cadre législatif est mis en place, on le sait, avec la loi de 1905; alors que cette loi vise à organiser un divorce en bonne et due forme entre l'Eglise et l'Etat(partage des biens et de l'autorité parentale), nos vaillants députés poussent l'exégèse jusqu'à en déduire "la dissociation de la citoyenneté et de l'appartenance religieuse". Pour un Français socialisé à l'école républicaine cette affirmation semblera couler de source; elle est pourtant assez absurde dans son fondement. Ou bien idéaliste. Qui dirait que c'est Henri Grouès et non l'abbé Pierre qui s'est battu sa vie durant pour le droit au logement?

Bien sûr il n'est pas question du christianisme ici. Il est question de l'Islam, la religion de tous les oppresseurs, c'est bien connu. Plus grave, c'est une religion envahissante, impérialiste, que nos vaillants défenseurs de la liberté accusent "d'imposer ses principes comme normes d’organisation de la société".
L'islam serait éminemment dangereux par sa dimension communautariste; il fait peser sur le bel unanimisme républicain la menace d'une désagrégation, d'une fragmentation en une "mosaïque de communautés repliées sur elles-mêmes et s’excluant mutuellement". Intéressant, cette crainte d'une désagrégation sociale par l'effet délétère de la religion quand on voit les institutions du culte musulman se débattre comme grenouilles dans la semoule pour définir un semblant de ligne commune (d'ici à parler d'organisation communautaire, on n'est pas prêt de manger le couscous). Quand d'autre part on songe à la montée des inégalités sociales, avec les effets de la crise, on est tenté de penser que ce projet n'est qu'un soubresaut du pouvoir pour relancer une légitimité bien ébranlée... La magnificence même de l'énoncé laisse songeur: "Quand la laïcité est menacée, la société française l’est dans son unité, dans sa capacité à offrir un destin commun". Une telle éloquence donne à tout Français qui se respecte l'envie irrésistible de se lever pour chanter la Marseillaise, et qu'un sang impur abreuve nos sillons.
Pourtant il ne s'agit pas de l'envahisseur nazi... et si on doit compter sur le sang des islamistes de France pour abreuver nos sillons, les blés risquent d'avoir bien soif cet été.

Plus sérieusement: la propension des Français à renoncer aux libertés publiques au nom de l'adhésion à des valeurs communes laisse songeur. Un anthropologue américain a d'ailleurs écrit tout un livre à ce sujet, intitulé Why the French Don't like Headscarves. Il y développe une analyse profonde de l'imprégnation rousseauiste de la politique française, de la méfiance à l'égard de la religion, et de la mobilisation ambiguë du féminisme au secours des banlieues. Il souligne à quel point la France est rétive à la notion même de multiculturalisme, perçue comme une menace de désintégration et de sédition:
"Tout groupe qui réclame des droits spécifiques se heurte à l'héritage jacobin de la culture politique française. Lorsque des groupes religieux tentent d'agir publiquement, ils sont doublement suspects. Tout d'abord, ils entrent en concurrence avec l'Etat pour la loyauté des individus, et ainsi promeut le communautarisme. Mais ils sont soupçonnés d'aller encore plus loin, et de promouvoir pour leurs membres des contraintes dont les sanctions sont divines, et donc d'une autorité plus grande que celle de l'Etat"
(ma traduction de la p.162. Pour le texte original, se reporter à l'ouvrage paru en 2008)

Venons en aux faits.
"Nous sommes aujourd’hui confrontés, dans les quartiers de nos villes (lire: dans nos banlieues-ghettos) au port par certaines femmes musulmanes de la burqa, voilant et enfermant intégralement le corps et la tête dans de véritables prisons ambulantes ou du niqab qui ne laisse apparaître que les yeux.
Si le foulard islamique constituait un signe distinctif d’appartenance à une religion, nous sommes là au stade extrême de cette pratique.
Il ne s’agit plus seulement d’une manifestation religieuse ostentatoire mais d’une atteinte à la dignité de la femme et à l’affirmation de la féminité.
Vêtue de la burqa ou du niqab, elle est en situation de réclusion, d’exclusion et d’humiliation insupportable. Son existence même est niée.
"
Le foulard c'était déjà super dangereux, on a bien fait de l'interdire à l'école, d'ailleurs les filles réussissent bien mieux le bac depuis qu'on les a ainsi forcées à exercer leur esprit critique à l'égard de la religion. Mais la burqa, c'est extrêmement dangereux, il serait donc légitime de l'interdire dans TOUS les espaces publics, dans le métro, dans la rue.
Femmes, soyez féminines, soyez belles, soyez glamour et sexy, c'est là qu'est la nouvelle liberté. (quant à savoir si l'affirmation de la féminité est un principe constitutionnel à défendre, je dédierai le dernier mot aux lesbiennes qui aimeraient bien qu'on les laisse ne pas être féminines...)