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mardi 18 décembre 2012

Les bêtes du sud sauvage

Le Bassin est une contrée à la marge, loin de la ville et de ses usines, à la lisière de la mer qui risque de nous engloutir tous. Hushpuppy y vit avec son père alcoolique et le vieux t-shirt qui lui rappelle sa maman. Ils ne sont qu'une poignée de résistants à refuser de quitter le bayou, malgré la tempête, malgré la montée des eaux, malgré la venue des bêtes sauvages terrifiantes. C'est une famille un peu déglinguée, faite de bric et de broc, brinquebalante comme dans les cabanes dans lesquelles ils vivent, mais, comme ces cabanes qui se transforment en radeau et flottent, ils se tiennent la tête hors de l'eau. Lorsque quelqu'un meurt, on boit et on chante pour ne pas pleurer. Il ne faut pas pleurer, ne pas être faible, cela attire les bêtes sauvages qui vont nous dévorer.

Ancré dans la Louisiane, ses paysages et ses musiques, les Bêtes du Sud Sauvage est une parabole sur la catastrophe (Katrina), la violence de la société américaine, la vulnérabilité des marginaux. Mais c'est surtout un conte poétique et puissant, porté par le regard d'un enfant, petite fille-petit mec à la chevelure folle et au regard intense, qui écoute battre le coeur des animaux. Placée de force dans un refuge aseptisé, déguisée en petite fille, elle n'est plus elle-même : son monde, c'est celui de l'autre côté de la digue, du côté de la nature et des éléments, même destructeurs, morbides et terrifiants. Hushpuppy, c'est celle qui fait des bras de fer contre un père qu'elle voit mourir, casse les crabes à mains nue, et affronte les aurochs.

Faut-il en rajouter ? c'est un film formidable, il faut aller le voir.


jeudi 10 mai 2012

La vie après

Le film raconte l'histoire d'une jeune femme qui épouse son amoureux à Pripiets un 26 avril 1986 ; le printemps est chaud et orageux ; une insouciance champêtre illumine les visages. Mais l'amoureux doit quitter la noce : pompier, il est appelé sur un incendie. Anya se réveille seule le lendemain. Le soleil illumine sa chambre mais, dans sa cage, son canari est mort. Le téléphone s'obstine dans un mutisme exaspérant. Elle hésite entre la colère et l'inquiétude. Se rend à l'hôpital, pâle. Une infirmière sèche consulte ses papiers et lui dit qu'elle ne reverra jamais son amoureux : il a été grièvement brûlé et va être transféré à Moscou ; il est si radioactif, Piotr, qu'il est devenu un réacteur à lui seul. Suivent l'évacuation de la ville "la plus moderne d'Ukraine", le quotidien ailleurs, le retour impossible et l'exil tout aussi inacceptable.

Une catastrophe nucléaire, ce n'est pas un accident technologique. C'est la destruction de l'amour. La destruction de l'avenir. La destruction de l'espoir. La condamnation à l'errance sur une terre devenue maudite et à laquelle malgré tout on est attaché, parce qu'en dépit de son nom, Tchernobyl ("l'Absinthe", breuvage de l'oubli) est celle qu'on ne peut oublier.



"La Terre Outragée" n'est pas un film militant, et ce n'est pas pour des raisons militantes que je conseille d'y aller. Je ne m'empêcherai pas toutefois de rappeler que Lyon, par exemple, est à une vingtaine de kilomètres seulement de la centrale de Bugey, dont les réacteurs ont dépassé les trente ans pour lesquels ils ont été conçus. Dit ainsi cela n'a l'air de rien. D'où l'intérêt du film.

samedi 29 janvier 2011

Tiers Paysage


projection le 9 février 20h30 à l'ENS, 45 rue d'Ulm

dimanche 26 septembre 2010

Abattoir 5


Non ce n'est pas le titre d'un film d'horreur gore, c'est le titre d'un chef-d'oeuvre injustement oublié... inspiré d'un roman de Vonnegut (et, paraît-il, transposition fidèle, quasi scolaire de ce roman), Abattoir 5 est un film original, drôle et inspiré, qui parle de la guerre et de l'existence petite-bourgeoise en Amérique. Les acteurs sont excellents, les effets spéciaux touchants, et l'ensemble manie adroitement une alternance pourtant périlleuse entre poésie et humour décalé.

Billy Pilgrim est un jeune Candide projeté dans la guerre avec toute sa naïveté et sa fraîcheur, qui ne rêve pas d'héroïsme - il passera la guerre comme prisonnier - et s'inquiète peu de l'honneur - accoutré d'un manteau de femme que les soldats allemands lui ont donné, et de bottes argentées sorties de nulle part. Le film est un témoignage bouleversant sur Dresde, dont on voit la beauté avant le bombardement, et la dévastation après (d'ailleurs, il existe peu de films sur ce sujet, à ma connaissance, et les recherches internet font remonter "Abattoir 5" parmi les principales sources. Si vous en connaissez d'intéressantes, merci de les signaler en commentaire)
De retour de la guerre, Billy mène une vie plate dans sa "suburb", marié avec la fille de son professeur d'optométrie qui lui promet de faire un régime chaque fois qu'il lui offre un cadeau, père de deux enfants qui l'intéressent moins que son chien. Mais le présent est toujours entremêlé du passé, des amitiés de soldat, des inimitiés aussi, et du tragique bombardement de Dresde. S'entremêle aussi l'avenir, sous la forme fantastique d'une soucoupe volante et d'un enlèvement sur l'absurde planète Trafalmadore, un plateau télé où, pour le divertissement de spectateurs invisibles, Billy est sommé de s'accoupler avec une starlette hollywoodienne - ils s'en tireront honnêtement en fondant dans cette bulle une petite famille bourgeoise...
Le récit peut s'entendre à plusieurs degrés, comme un manifeste pacifiste (réalisé en pleine guerre du Vietnam, le film ne manque pas de le rappeler), comme une critique de l'American Way of Life, comme une dénonciation du spectacle aussi contre lequel les valeurs familiales petites-bourgeoises sont une antidote sûre. Finalement, plutôt que "cultive ton jardin", la morale ici serait "caresse ton chien, sois fidèle à ton ami, et exerce ton libre arbitre en acceptant de vivre avec une femme que tu n'as pas choisie".

(sur un ton totalement différent, mais explorant aussi ces domaines mystérieux de la mémoire et du traumatisme, qui interrompent le fil continu de l'existence, la brisent et la recomposent sous forme de mosaïque troublante, "Fragments d'Antonin" est un film magnifique)

mercredi 29 octobre 2008

A côté

C'est le titre d'un film qui sort aujourd'hui dans les salles. Un documentaire d'une beauté et d'une force remarquables.
C'est l'histoire de femmes qui ont un homme qu'elles aiment (un fils, un mari) à côté, dans la maison d'arrêt de Rennes. Elles font des centaines de kilomètres, parfois plusieurs fois par semaines, avec gamins et petit salaire, pour aller remonter le moral à leur homme, lui dire leur amour, leur soutien. Lui apporter du linge propre, parfumé, avec des mots doux plein le sac. Lui apporter le colis de Noël en prenant soin d'abord de dépiauter les bonbons de leur emballage car la prison ne laisse pas rentrer l'aluminium.
C'est la vie de ces femmes qui subissent à plein temps la détention de leur mari. Le poids financier d'un revenu en moins et de dépenses en plus (il faut bien qu'il "cantine *" pour manger à sa faim). Le poids émotionnel de l'absence. Mais aussi les brimades et vexations infligées par l'administration pénitentiaire, aux règles arbitraires et souvent imprévisibles, qui ne dit rien - lorsque l'aimé est à l'hôpital, ou bien va être transféré dans une autre prison.
La peur du suicide - des actes extrêmes et autodestructeurs. "quand j'ai accouché il a demandé une permission, on lui a refusé; il s'est tailladé les veines, il pensait qu'à l'hôpital il pourrait me voir, ils ne l'ont même pas emmené à l'hôpital, ils l'ont recousu sur place".
La peur de craquer soi-même, de ne plus tenir le coup, d'être usée par la peine, par la frustration aussi des incompréhensions dedans/dehors, peur du fossé grandissant...
Et l'amour, mystérieux dans sa force, sa résolution, sa détermination.

* cantiner: acheter des produits au magasin de la prison.

vendredi 3 octobre 2008

Poésie et politique

Le dernier message de mon blog "Yasmine in Seattle" rendait hommage à Mahmoud Darwish, et donnait à lire un de ses plus beaux poèmes d'amour, Jasmin sur les nuit de juillet. Darwish était connu des média pour la dimension politique de son oeuvre, lui qui a été militant de l'OLP dès la première heure et a porté les armes à Beyrouth. Mais ce n'est pas cet engagement politique qui a fait de lui un grand poète. Comme pour René Char, c'est la profondeur de la poésie pure qui fait résonner ses mots par delà les époques et les frontières. L'intensité de l'homme terré enterré mort qui se demande s'il vit encore dans les décombres de la ville assiégée ( "Une mémoire pour l'oubli"). La densité de la nostalgie qui surgit à la seule évocation de l'odeur du café de sa mère, et de l'olivier. L'étonnement du philosophe qui rend dérisoires les frontières.

J'ai vu le film 'Le sel de la mer' d'Annemarie Jacir. C'est un peu le contraire de Darwich. Un film politique intéressant mais qui manque de profondeur et d'intensité poétique. Dans ce film qui met en scène la relation d'une Américaine d'origine palestinienne qui rêve de retour, et un Palestinien bloqué par l'occupation qui rêve d'émigrer, on voit à peu près tout les acteurs du conflit: les Israéliens, les Palestiniens occupés, les douaniers humiliants, l'armée arbitraire, le banquier cupide de Cisjordanie, le village détruit, le check-point, le colon, l'Israélienne militante de la paix... C'est un exposé assez pédagogique qui en même temps explore la question intéressante du rapport à la Terre de ces enfants de réfugiés qui ont grandi ailleurs.

Suheir Hammad, l'actrice principale, a grandi à Brooklyn. C'est une poétesse, qui excelle dans le 'spoken word', cette poésie parlée qui s'énonce et s'élance et rebondit et écrit les mots dans la voix et dans le corps. J'ai eu la chance de la rencontrer à Olympia (Washington) lors d'un déjeuner organisé par des militants contre l'occupation - la principale organisatrice était la mère de Rachel Corrie, une jeune militante des droits humains qui avait été tuée par un bulldozer israélien alors qu'elle protestait contre les destructions de maisons en Cisjordanie, en mars 2003. Il y avait aussi Dahr Jamail ce jour là, un courageux journaliste qui a couvert la guerre en Irak 'unembedded', c'est-à-dire non embrigadé dans une unité de combat. La discussion avait porté essentiellement sur la guerre en Iraq. Suheir apportait la fraîcheur et la force de sa poésie.
C'est ce qui m'a manqué dans le film. Elle est là, trop naturelle, tellement exactement comme les jeunes Palestiniennes Américaines que j'ai rencontrées, qui maîtrisent parfaitement le langage du droit et exige que réparation soit faite à leurs ancêtres, et, venant d'Amérique, ne sont pas prêtes à tolérer les humiliations de l'occupation. Trop naturelle parce qu'elle a abandonné (sauf dans cette scène, forte, de confrontation avec la militante pour la paix qui occupe la maison de son grand père à Jaffa), le rythme hip hop qui fait vibrer sa colère dans sa 'Def Poetry'. Trop naturelle parce qu'alors on n'entre pas dans sa tête, son sourire et ses cheveux fous ne nous laissent pas voir ses dilemmes, les silences, la poésie qui transcende les contingences. Bref, dans ce film elle est idéaliste mais on manque d'absolu...

Revenons alors à la poésie.